Excerpt for VILLA TEO / Temps, Espace & Oxygène by jb pontecorvo, available in its entirety at Smashwords

VILLA TEO / Temps, Espace & Oxygène


JUSTE AVANT


R.G. : Sur le papier, tu sèmes une myriade de points reliés deux à deux par des segments de droite tels qu’on en voit sur les cartes anciennes où le ciel se présente en ses constellations :

Grande et Petite Ourse dans l’hémisphère nord où l’on rencontre aussi celles d’Andromède, des Gémeaux, du Cancer, du Lion, tandis que l’hémisphère sud nous réserve celles du Triangle austral, de la Baleine, du Poisson volant, de la Vierge, d’Orion, de la Croix du Sud.

Mais là, pas d’analogie possible, tu les as jetés en vrac tes points avec leurs traits d’union.


J.B.P. : C’est ce que cela t’évoque. Pour moi, c’est la genèse du projet, un graphisme simple comme un gribouillis d’enfant au crayon sur la feuille, à plat. Quelques traits jetés au hasard qui rappellent une cosmologie imaginaire ou invisible. Pour un autre, cela ne pourrait être que le plan d’une ligne de métro. Disons que c’est un point de départ pour une exploration, un peu comme lorsque l’on joue au Mikado et que l’on commence par déverser les baguettes pêle-mêle.



R.G. : Il faut maintenant imaginer un œil scrutant cet enchevêtrement. Silence des grands espaces ! Seul l’œil agit, lui qui sait distinguer, trier, orienter, diriger.


Effet zoom !


R.G. : Dans cet improbable dédale l’œil sélectionne et agrandit une zone.

Dans cet espace, il choisit une fraction et agrandit encore. Deux traits, deux voies s’imposent qui se rejoignent en un point. La convergence des deux traits symbolise notre souhait de rendez-vous.


J.B.P. : Raymond, les probabilités pour que je te rencontre étaient minces. Un heureux hasard en a décider autrement. C’est à ce moment-là que l’image de lignes qui se croisent, de points qui se rencontrent a germée en moi.


première journée / Le paysage


R.G. : Alors on va dire que c’est là, où nos voies convergent et que se situe le premier jour de notre rencontre, la pose d’une première pierre de l’édifice.

De ce point de rencontre naissent des volumes polygonaux qui se rassemblent et s’affinent en un volume qui ne cesse de grossir. Dans un premier temps, on peut croire sa surface lisse, mais au fur et à mesure qu’elle s’accroît, celle-ci devient rugueuse, tourmenté, chaotique parfois et, comme si on l’avait recouverte d’un filet de pêcheur.


J.B.P. : Nos rendez-vous au fil des jours confirment cette envie de promenade virtuel. Pour cette balade, je décide d’utiliser les possibilités de l’ordinateur. Pour ce qui est de la trame, du filet de pêcheur comme tu le dit, les méthodes de modélisation en 3D reprennent ce qui a été inventé au Quatrocento par des Paolo Uccello et d’autres pour reproduire fidèlement la perspective et les proportions des objets. Et c’est par là que, graphiquement, je veux passer pour construire le paysage, celui que l’on va découvrir lorsque l’on sera suffisamment près de cette boule que l’on imagine énorme…


R.G. : Si j’ais bien compris, toi, le bâtisseur de mondes imaginaires, tu veux que cette forme, lorsqu’elle en a fini d’enfler, ressemble à un paysage. Tu commences par une trame qui suggère déjà la présence de monts, de plaines et de vallées.


J.B.P. : Oui, et lorsque j’aurai donné à la grille une forme que je jugerai définitive, j’en remplirai progressivement les vides, plaçant là de la végétation, faisant ailleurs émerger la roche, créant peut-être un plan d’eau et surmontant le tout, un ciel légèrement nuageux.

Idée de calme ! Je chercherai aussi pour l’ensemble une lumière ad hoc qui achèvera de donner à l’image de synthèse un air de vérité, de la représentation que notre esprit se fait d’un paysage. Il se situe dans l’imaginaire et ouvre ainsi le projet à la notion de paysage inventé perçue comme réalité, un objet culturel déposé, ayant pour fonction de rassurer l’homme en permanence sur ses cadres de perception du temps et de l’espace.





seconde journée / L’ architecture


R.G. : L’illusion est parfaite et nous sommes en vue d’un sol qui semble terrestre. Je suppose qu’on y vit. Pour cela, on y a construit des maisons dont l’architecture et l’aménagement, puisque l’on est en pleine fiction, peuvent se référer aux critères d’excellence les plus prometteurs. Je pense en particulier au nec plus ultra du confort.


J.B.P. : La Villa TEO empreinte à la Grèce antique la vision que l’on se fait aujourd’hui d’un environnement et d’un bien être idéal. Sorte de « jardin d’Epicure » métaphore de la sagesse d’une vie à l’écart des tempêtes. Si j’ai choisi de la située dans un paysage de campagne, c’est pour mieux créer l’opposition avec la ville. La campagne offre tout ce que retire la ville- le calme, l’abondance, la fraîcheur et, bien suprême, le loisir de m’éditer à distance des fausses valeurs. Pour le confort matériel, imaginons des maisons dotées pour l’heure de tout ce qu’il y a plus intelligent et, pour le futur proche, d’envisageable. Ne pas jouer le coup du retour en arrière, mais ne pas s’aventurer non plus dans une futurologie qui, à l’usage, pourra s’avérer trompeuse.



troisieme journée / L’ architecture de l’intérieur


R.G. : Ça y est, la maison est là, dans son imprécision, dans son schématisme, mais je l’imagine équipée de tout ce qui, au niveau énergétique, est du domaine du durable, du renouvelable, bref, de l’écologique. Je crois d’ailleurs repérer ici quelque chose qui ressemble à un capteur solaire et là une sorte d’éolienne.


C’est une voile solaire, un tissu photovoltaïque qui a aussi la propriété de collecter l’eau de pluie. Pour ce qui est de l’écologie, parlons plutôt de techno-survie. tu peux même ajouter la géothermie, la techno-serre ainsi que la dynamo-gym!

Dans ce monde imaginé, l’humain est économe et son habitation est le reflet de ses connaissances scientifiques et humaniste. La technologie aidant, les acquis en matière de ressources vitales sont adaptés à ses réelles besoins. L’homme n’est qu’un passager sur la terre. Il a compris qu’il devait en accepter les principales contraintes et s’y adapter.



Effet zoom !


R.G. : On se rapproche encore et l’image d’une entrée se précise, que l’on devine porteuse de commandes tactiles, d’écrans de contrôle ou de conversation. Elle nous invite à nous introduire à l’intérieur de la maison.


J.B.P. : Tu imagines bien qu’il est aussi possible de contrôler et de commander à distance. D’ailleurs, tu vois, j’appuie sur une touche de mon gant de données et nous voilà devant une ouverture béante. Nous entrons.



quatrieme journée / Les objets


R.G. : Je découvre maintenant un grand plan libre, une sorte de vaste salon avec, au fond, une énorme verrière qui s’ouvre plus que largement sur l’extérieur. Là, apparemment, tout vise la dématérialisation, la suppression maximum de tout support d’énergie, matériel tangible, c’est-à-dire visible, palpable, concret pour résumer. Il y a juste un feu.


J.B.P. : Nous sommes encore à l’aube du XXIe siècle et, pour les besoins de cette fiction, j’en adopte les acquis et ne me livre pas, comme il a été établi, à des hypothèses futuristes. Alors, si l’on parle matériaux, pour l’architecture telle qu’on la perçoit de l’extérieur, on peut penser à des sortes de peaux qui tiennent du textile et que l’on peut tendre ou gonfler, à des bétons translucides, à des métaux à mémoire de forme faisant évoluer, suivant la température ambiante, la configuration de certains éléments du bâtiment.


A l’intérieur, je veux surtout travailler sur les facteurs d’ambiance et, comme tu l’as bien deviné, faire en sorte que ce soit l’espace lui-même qui réagisse. Ainsi, ce sont les murs, le plafond, le sol qui, lorsque la nuit approche, deviennent luminescents. Ces murs, plafond et sol sont calorifuges, si bien que l’équilibre thermique est constant et qu’il n’y a plus besoin d’appareils de chauffage. C’est le cocon parfait, l’homme n’a plus qu’à l’habiter pour lui donné l’âme qui lui manque.



R.G. : Si les meubles sont absents, je devine tout de même, là-bas, quelques petits objets.


J.B.P. : Les meubles, en effet, sur cette image synthétique, je ne les ai pas évoqués. Des objets, effectivement, il y en a. Besoin de n’être pas tout à fait immergé dans le vide ? Besoin de se référer à quelque chose ? Le côté affectif, le coup de cœur, un cadeau peut-être ou tout simplement survivance d’objets, d’ustensiles nécessaires à la vie quotidienne. On ne peut pas s’en passer ! il nous faut des traces de notre existence. Certains accumulent les objets, on les appelle les collectionneurs, d’autres les inventent, on les nomme designers. Vanité quand tu nous tiens…


Effet zoom ! On s’est rapproché d’eux.


cinquieme journée / La matière


R.G. : L’image informatique nous ayant amenés très près de l’objet, là encore, je note une volonté d’imprécision. De quoi sont faits ces objets ? L’image ne le dit pas explicitement.

Pour celui-là, je dirais volontiers céramique, pour tel autre, verre, le troisième est peut-être en métal et le quatrième me suggère le plastique.

Je ne vois pas non plus de parti pris très affirmé quant aux formes. Je constate simplement que quelques-unes que tu as esquissées ne se prêtent guère à une obtention par des procédés techniques habituels, si nous parlons de production de série industrielle, évidemment.


J.B.P. : Je me garderai bien d’anticiper, par exemple, sur les performances dont seront capables les gels pouvant changer de formes suivant les températures ou soumis à l’action d’un courant électrique, matériaux d’autant plus intéressants que l’homme lui-même, comme tous les êtres vivants, est, pour une large part, constitué de gels. Il serait alors facile d’imaginer les psycho-plastics qui selon ton humeur,te transmettraient des stimulis pour telle ou telles action, un peu comme les patch. Quelle horreur !


Pour ce qui concerne les formes, elles peuvent toutes êtres techniquement réalisées, la vrai question est pourquoi les produirent et dans quel but ? Certains des objets que j’imagine ne sont pas destinés a êtres produits. Ce sont de petits plaisirs personnels non polluants puisqu’ils restent au stade de l’image. L’époque est au design sans provisions, certains designers devraient réfléchir à la dérision de leur production avant l’étape de l’industrialisation. Grâce à une technologie domptée, j’espère qu’après le « design pour tous » des années 90, nous aboutirons à l’aube du 22 siècle à un design pour chacun mesuré et qui de fait, génèrera une production maîtrisé et économe.


Alors j’anticipe. Tu vois, je me risque même à des fantaisies, j’imagine et je signe. J’intègre, par exemple, quelques meubles dans l’espace vide de la maison. C’est en contradiction avec les règles que nous avions fixées, mais ça m’amuse.


R.G. : Puisque nous sommes parvenus au plus près de l’objet, je suppose que nous voilà au seuil d’une fiction qui dépasse le visible à l’œil nu. Je désire maintenant entrer dans sa matière. Que peut alors ton imagination et qu’en dit l’ordinateur ?


J.B.P. : Ok. Entrons dans la matière. La pupille se dilate et aimerait, sans doute, le faire encore et encore. L’ordinateur dit alors que l’on peut toujours essayer pourvu qu’on lui fournisse les programmes en question et que tu sois toi-même apte, physiquement, à des plongées scabreuses.

Alors, propulsons-nous encore plus avant dans la matière pour parvenir au stade atomique.




sixieme journée / Paysages atomiques


R.G. : Avec les matières plastiques, je nous vois par exemple dans une sorte de naufrage, soumis à l’action violente des forces électromagnétiques qui les unissent entre-elles, bringuebalés entre les longues macromolécules qui constituent une résine de synthèse thermoplastique. Pas tellement engageantes ces balades !


J.B.P. : Oui et c’est bien pour cela que je te convie plutôt à visiter les cristaux que nous avions croisés dans l’espace métallique et à pénétrer dans l’un d’eux. Compte tenu de ce que les programmes me permettent, je te propose l’aluminium. Parlant cristallographie, il est dit alors qu’il s’agit d’un « système cubique à face centrée ».



R.G. : Incroyable ! Dans l’image que tu as fait apparaître sur l’écran, je perçois des masses vaguement translucides, celles des atomes parfaitement distribués dans une structure à maille cubique dont les motifs strictement identiques se répètent à l’infini.

Je vois aussi que, dans les rangées d’atomes, des sortes de puits de lumière dont la profondeur, elle aussi, semble illimitée. Quelle merveille ! Nous sommes en pleine féerie.



J.B.P. : En effet, c’est plus spectaculaire que cela ne l’aurait été si nous nous étions infiltrés dans le désordre atomique d’une matière amorphe.

Tu as eu également raison de noter que les atomes se présentent comme des masses diaphanes. C’est, me dit-on, le fait du brouillard électronique qui entoure le noyau. Lui, on le distingue tout petit au cœur de la masse et vaguement plus sombre. On repère aussi les petits points mobiles qui brillent dans le brouillard et qui sont les électrons gravitant autour du noyau. Je récite la leçon apprise, mais tu vois qu’avec l’image je prends des libertés. J’en rajoute à la fiction au point de t’inviter à foncer droit sur le noyau pour voir ce qui se passe à sa surface.


R.G. : On peut en effet supposer qu’un atome est à l’image de notre système planétaire dont le noyau , serait l’équivalent du Soleil. Autre système, autre monde.


J.B.P. : Et on peut même imaginer que c’est un Soleil froid et que l’on peut se poser dessus.


R.G. : Froid ce Soleil et peut-être habité. Comment savoir ? Il faut être en effet bien près de la Terre pour voir ce qui se passe dessus, alors…


J.B.P. : Imagination tient bon la rampe, nous comptons sur toi.


R.G. : Oui, mais il nous faut d’abord pénétrer le brouillard et ce n’est pas sans risque. Il faut compter avec l’incroyable vélocité des électrons.


J.B.P. : Ne crains rien, je court-circuite. Tu vois, nous sommes déjà arrivés.


R.G. : Merveilleux ! Quel spectacle ! Pas très rassurant au demeurant, il faut bien le dire.

Ces protubérances énormes qui émergent du sol sur lequel s’étend une étrange brume que j’imagine un tantinet visqueuse n’ont rien de très accueillantes. Les unes ancrées, les autres décollent du sol et comme portées par la brume ont des formes qui ne rappellent rien de terrestre surtout lorsqu’elles s’ornent d’étranges boucles aux trouées qui semblent, à l’échelle où tu nous a réduits, démesurées. La couleur aussi est inquiétante car indéfinissable. Ça brille aussi, et çà et là, comme par alternance.

Comment fais-tu pour créer d’aussi invraisemblables images ?


J.B.P. : Ça, c’est le fruit de l’expérimentation. Lorsqu’on parvient à s’acquitter des contraintes de l’outil informatique et à apprivoiser les programmes, on parvient à obtenir d’eux des résultats inimaginables par tout autre moyen. Pour ce qui me concerne, c’est, après une bonne pratique du dessin puis de la peinture, ce qui m’a séduit. Le fonctionnement des logiciels de 3D est basé sur les propriétés physiques et mathématiques de l’univers, c’est un peu en chercheur que j’en explore les possibilités infinies.

Mais revenons à notre image. On distingue là-bas une espèce de grotte, habitée peut-être, et par qui ? Nous approchons, nous pénétrons ou plus exactement essayons de le faire.


septieme journée / Micro architecture


Effet zoom !


J.B.P. : Nous sommes maintenant au seuil de la grotte. Pour en éclairer l’intérieur, j’invente une luminescence très indéfinissable. Je n’en suis pas encore à imaginer de possibles habitants. Pour ça, il faudrait d’ailleurs que je puisse avancer, ce qui semble soudain devenu impossible. D’un seul coup, tout se brouille. L’ordinateur refuse d’aller plus avant. Il affiche même une sorte de gribouillis qui semble dire : « Pour la suite, ne comptez pas sur moi ! ».


R.G. : Il est vrai, aussi, que nous sommes arrivés à la fin du septième jour et, pour lui, le contrat est rempli et bien rempli.


J.B.P. : C’est vrai ! Il faut bien une fin à cette fiction, mais je ne l’aurais pas pensée aussi abrupte. Ainsi, je nous voyais bien, au matin du 8 éme jour, retourner à la chimie organique, prendre place à bord d’un électron libre pour aller ensemencer un atome et participer ainsi à la naissance d’une nouvelle matière.

Mais, après tout, cela peut faire l’objet d’une prochaine aventure, si toutefois mon ordinateur le veut bien.


FIN
























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