
Nicolas Eschrich
– Roman –
Published by Nicolas Eschrich
Copyright © Nicolas Eschrich 2012
Smashwords Edition
A ma filleule,
Emeline
Mon radio-réveil, loin d’être de dernier cri, indiquait en gros caractères rouges 7H30. Il me suffisait pourtant largement en me permettant un réveil en musique ou plutôt en information dans mon cas, loin des antiques signaux acoustiques répétitifs et anxiogènes des premières générations. Ces derniers semblaient voués à la disparition tant le budget consacré à leur remplacement régulier devenait important. Entre le passage par la fenêtre, le jet contre le mur ou le marteau placé négligemment à côté la veille avec la promesse de le stopper définitivement le jour suivant, qui n’a jamais pensé à martyriser celui-là même qui nous sort de la douce torpeur dans laquelle nous nous trouvons depuis la veille ? La voix de Patrick Cohen, qui avait parfaitement réussi à remplacer son compère Nicolas Demorand, parti vers des cieux nettement moins cléments même s’il ne le savait pas encore à ce moment-là, se mit à crépiter dans mes oreilles. « Non ! » me dis-je intérieurement. Je ne pouvais pas gâcher une si belle journée avec une telle entrée en matières. Le choléra en Haïti, la révolution en Egypte, la neige qui paralysait toute la France et tout autre nouvelle démoralisante pouvaient bien attendre. Ces actualités, tristes ou insipides, n’allaient pas gâcher MA journée. J’aurais dû prévoir cela la veille. Mais comment avais-je pu oublier ? Tout heureux de la concrétisation imminente du projet de toute une vie, je m’étais laissé aller à une paresse coupable en omettant ce détail. Je tentai immédiatement de remédier à ce problème en changeant de station. Mais la complexité de la tâche ne vint que confirmer la piètre opinion que je me faisais de moi-même depuis quelques minutes. Si tourner un bouton ne paraissait pas requérir des compétences surnaturelles en apparence, trouver la fréquence idoine compliquait sensiblement l’affaire. Ne trouvant pas mon bonheur, je dus me résoudre à m’extirper de mon lit plus tôt que prévu, optant pour une sage solution de répit. Je ne tenais pas à laisser la mauvaise humeur m’envahir et me gagner petit à petit.
D’un geste vif, je fis alors vrombir le ventilateur fatigué de mon vieil ordinateur en appuyant sur le gros bouton bleu, situé sur la face avant, qui servait d’interrupteur. Il n’était pas si âgé que cela du haut de ses six ans mais, dans le domaine informatique, plusieurs fois je m’étais fait la réflexion qu’on pouvait calquer le calcul de l’ancienneté de nos nouveaux meilleurs compagnons sur celui de nos anciens, les vivants à quatre pattes. Quarante-deux ans ! J’obtenais ainsi un ordinateur plus âgé que ma petite personne. C’était avec une impatience non feinte que je le regardais revenir à la vie. Quelle simplicité. D’un seul bouton, j’avais le droit de vie ou de mort sur lui. Quelle chance il avait en tout cas de pouvoir s’endormir aussi rapidement ! En attendant, il semblait vouloir me faire payer cette toute-puissance à son égard en prenant tout son temps pour enfin vouloir afficher son message de bienvenue. Et encore, ce faisant, il n’en était qu’au tiers de son trajet d’asservissement où j’allais enfin pouvoir le commander en intégralité, sans aucune objection de sa part. Ce fut ce que je parvins à faire plus de trois minutes après les premiers signes d’éveil. Je me ruai aussitôt dans le dossier « Ma musique » où j’avais acheminé un nombre conséquent de clips musicaux glanés sur youtube, via un logiciel fort sympathique, DownloadHelper, qui me permettait de m’approprier ce que je voyais à l’écran d’un simple clic. J’allais désormais pouvoir rétablir l’ordre des choses et oublier la monumentale bévue qui avait contrarié ce début de journée idyllique. Au fur et à mesure que le son m’assourdissait, grâce à ma récente acquisition, un kit d’enceinte 5.1 autorisant 70 watts de puissance totale, de quoi devenir le locataire vedette de mon immeuble, je me sentais vivre. Avec Nothing Else d’Archive pour débuter la journée, rien de déplaisant ne semblait devoir m’arriver.
Cette mise en bouche musicale ne fit qu’aiguiser mon appétit. Après une nuit complète de repos, mon estomac ne demandait qu’à se remettre en marche. Je balayai du revers de la main l’image de mon traditionnel petit déjeuner pour m’en approprier une autre, plus en adéquation avec mon projet de journée idéale. J’enfilai rapidement mes vêtements de la veille restés en vrac au pied du lit, sans même me soucier de leur état de propreté. Qu’en avais-je à faire désormais ?! Je souris brièvement à cette idée mais je perdis rapidement toute trace de bonne humeur, excédé par l’absence de ma pince à vélo. Et puis, après tout, pourquoi s’en soucier ? Ce fut sans sa présence réconfortante que je donnai de virulents coups de pédales en direction de la boulangerie, située non loin de mon appartement. Le choix du deux-roues ne se révélait certes pas indispensable mais un usage régulier de ce mode de locomotion depuis mon enfance l’avait presque rendu exclusif. J’avais sans doute dû parcourir plus de kilomètres à vélo qu’à pied dans toute ma vie, aussi incroyable que cela pût paraître. Je n’eus même pas le temps d’avoir le souffle coupé par l’effort que déjà je posai le pied à terre, évitant in extremis l’offrande d’un satané cabot. Pourtant vigilant d’habitude, la vitrine alléchante de la boulangerie avait failli me piéger. Je laissai même passer une personne âgée devant moi, en prenant bien soin de ralentir le pas, signe tangible de ma bonne humeur. Bien évidemment, je regrettai aussitôt mon geste chevaleresque quand je dus patienter à deux reprises, une première fois lors de son choix puis une seconde fois à l’occasion du passage en caisse, à la recherche de la monnaie perdue. Je tentai de me rassurer en me disant qu’au moins, j’avais eu le temps de faire ma petite sélection. Je repartis avec un classique croissant, un pain aux raisins, un rayon de soleil matinal et une baguette. Mais pour remplir mon sac à dos, dont j’avais eu la présence d’esprit de me munir, je pouvais aussi compter sur un baba au rhum et une religieuse au chocolat. Je leur avais attribué un rôle prépondérant dans la pièce que je m’apprêtais à jouer quelques heures plus tard, au moment du déjeuner. Il ne me restait plus qu’à rentrer pour profiter de mes emplettes.
Le chemin du retour se révéla encore meilleur car la promesse d’un bon petit déjeuner avait pris un peu plus forme. Surtout, je bénéficiais désormais d’une descente qui allait m’épargner de nombreux coups de pédale. Je laissai mon fidèle destrier à roues sur ma modeste terrasse d’onze mètres carrés, sans même prendre la peine de l’attacher, un geste jusqu’alors impensable pour moi. Mais désormais, je n’aurais plus à m’en soucier. Les premiers rayons de printemps avaient percé depuis peu mais déjà la promesse de la chaleur estivale se faisait ressentir en cette fin de mois d’avril. Aussi hésitai-je quelques instants à profiter une dernière fois de ma terrasse. Mais les bruits de la ville finirent de me convaincre de me réfugier dans mon t1 bis, à la recherche de ma musique rassérénante. Je ne m’étais pas donné autant de mal pour subitement tout gâcher !
Une tasse de café et mon trésor de guerre fraîchement acquis devant moi, je pus commencer l’orgie matinale. Le croissant disparut très vite puis ce fut au tour du pain aux raisins de s’éclipser, bouchée par bouchée, faisant progressivement diminuer la spirale pour arriver au cœur tant convoité, rempli de crème pâtissière. Enfin, un tiers de la baguette fut consacré au rembourrage de mon ventre. Ce pain tout frais, agrémenté de beurre salé et d’une confiture de ma propre élaboration, à base de mûres et de jus de citron, justifiait à lui seul ma débauche d’énergie matinale, me faisant presque regretter de ne pas avoir réitéré ce processus assez souvent par le passé. Surtout, je savourai l’unique pot de confitures issu de mon labeur. Tout en mangeant, je visualisais pour la énième fois le scénario de cette journée que j’avais tant attendue. Pour le moment, mon plan si minutieusement planifié se déroulait à merveille. Bien sûr, je n’avais pas oublié l’incident du radio-réveil mais il relevait plus de l’anecdote que d’autre chose. Non, décidément, cette journée commençait sous les meilleurs auspices.
Et pour la poursuivre, je me devais de revêtir une apparence respectable. La douche s’imposa ainsi à moi. Je profitai pendant plus de dix minutes de ce bonheur simple, faisant perdre tout l’intérêt écologique de la douche, moins gourmande à l’origine en mètres cubes d’eau qu’un bain. Mais, en ce jour si spécial, je tenais à me sentir parfaitement détendu. Bien qu’athée, j’aimais à penser que ce moment faisait office d’ablution : plus longue était la douche, meilleure devait être la purification. Cela tombait sous le sens. Une fois extrait de ma cabine, je pus admirer le beau mâle qui se reflétait dans le miroir. Et à dire vrai, la vue me semblait plutôt réjouissante. Le torse bombé et les muscles contractés, du haut de ses trente-quatre ans et de son mètre quatre-vingts, il n’avait rien perdu de son charme. Au contraire même, le temps semblait jouer pour lui. Il en était ainsi de la nature humaine. En vieillissant, un homme s’accommodait généralement bien mieux des ravages du temps que son homologue féminin. Bien entendu, on pouvait distinguer des poignées d’amour naissantes et un petit ventre disgracieux mais rien d’insurmontable. Du sport pratiqué plus régulièrement et une esquisse de régime auraient largement pu gommer ces imperfections. Ses cheveux châtains, coupés courts, demeuraient bien présents, laissant deviner un front qui commençait tout juste à se dégarnir. Il fallait bien chercher sur toute la surface du crâne pour trouver un seul cheveu blanc. Le même constat pouvait être établi pour la barbe, qu’il portait depuis l’âge de vingt ans. Sans l’avoir longue, il tenait toutefois à l’arborer en permanence ; une réminiscence de son adolescence lorsqu’il rêvait de voir ses poils pousser pour masquer une acné disgracieuse. Ses yeux noisette prenaient tout leur éclat en s’approchant du miroir, laissant apparaître du vert dans l’iris. Je sortis de ma rêverie en secouant la tête. Que m’arrivait-il pour ainsi adopter un regard extérieur sur ma personne ? Souffrais-je du syndrome d’Alain Delon ? Depuis mon entrée dans la salle de bain, près d’une demi-heure s’était déjà écoulée. Même si, à ma douche, je pouvais ajouter, à ma décharge, ma toilette des dents, toujours précautionneuse, j’avais tout de même l’air d’une midinette. Cette situation se trouvait surtout bien éloignée de mes habitudes. J’espérais juste ne pas réitérer cette performance devant mon armoire et ma commode.
Avant de perdre le côté animal à cause de mes vêtements, j’en profitai pour effectuer mes séries d’abdominaux et de pompes, comme à l’ordinaire. Le geste n’avait même pas été réfléchi. L’inspection devant le miroir et la musique entraînante m’avaient précipité à terre pour ma séance de torture. Une fois les exercices terminés, je pus examiner mes vêtements, tout en cherchant mon souffle. Malheureusement, je ne sus retrouver ce dernier avant d’avoir validé un choix, ce qui n’était pas un bon signe. En temps normal, je prenais presque les premières choses sous la main. D’ailleurs, dans ma jeunesse, j’avais hérité du surnom d’Arlequin, en l’honneur de mon bon goût, qui décevait rarement mon entourage. A ma décharge, personne ne m’avait enseigné les codes vestimentaires qui régissaient notre quotidien. Et de toute façon, j’avais coutume de dire que je n’avais que faire du regard des autres même si cela ne se révélait qu’en partie vrai. Mais là, je me sentais perdu devant l’immensité de la tâche. Je finis par choisir des chaussettes de course noires, un boxer récent, un t-shirt de marque Adidas et, pour une fois, un pantacourt assorti. Tout ça pour ça ! Enfin, au moins, je pus tourner la page et consacrer mon désormais précieux temps à une autre activité.
Si le postulat de départ me paraissait excellent, j’ignorais pourtant comment occuper mon temps libre. Là encore, en temps normal, la question ne se serait même pas posée mais là… Devais-je m’astreindre à ma revue de presse quotidienne ? Je craignais de tomber sur des nouvelles déplaisantes, celles-là même qui avaient tenté de venir jusqu’à moi dès mon réveil. Cela semblait illogique d’avoir tout fait pour les éviter pour ensuite aller à leur rencontre, le sourire aux lèvres. Et pourtant, ce fut précisément ce que je fis, le sourire en moins. Comment pouvais-je me passer de mon pain quotidien ? Je tenais à avoir des nouvelles de nos rock-stars de footballeurs aux pieds carrés, du dictateur-président de la République du Yemen Ali Abdallah Saleh ou de son homologue syrien, Bachar al-Assad, des résultats historiques de Total dont le cours de bourse s’envolait à la grande joie de ses actionnaires, du nouvel ipad avec peigne et micro-ondes intégrés ou encore de la météorologie. Plus sérieusement, cette activité me plaisait. Et avec internet, les nouvelles ne s’imposaient plus à moi comme elles pouvaient le faire dans le passé, à la faveur d’une page tournée dans un journal. Là, je demeurais maître de mon destin, ne cliquant que sur les articles ayant suscité mon intérêt. D’ailleurs, aucune tragédie ne semblait avoir surgi depuis ma dernière revue de presse. J’interprétai cela comme un signe. Décidément, j’avais la baraka.
Après cet interlude loin d’être inintéressant, je consultai ma montre. Cette dernière indiquait déjà dix heures et demie. Que le temps passait vite ! Cette situation étrange ne manqua guère de m’interpeller. Dans ma tête, en visualisant ce scénario plus que de nécessaire, aucun n’avait englobé ce dénouement positif. Je m’étais imaginé piaffant d’impatience en regardant sans cesse ma montre, presque à l’arrêt, pour prolonger cette insoutenable attente. De nombreuses variantes coexistaient dans mon cerveau mais elles revenaient toutes au postulat de départ, la patience dont j’allais devoir faire preuve. Mais là, dans le vif du sujet, j’avais réussi à déjouer tous ces sombres pronostics en occupant à merveille mon début de journée. La situation s’était tellement renversée que j’en étais même à me soucier du manque du temps dont je disposais ! Bien sûr, j’avais hâte d’en finir avec cette journée mais beaucoup moins que je ne l’avais mentalement visualisé. En lieu et place d’un film que je pensais regarder, j’optai plutôt pour l’ultime épisode en ma possession d’une de mes séries préférées, Parenthood. Par la magie d’internet et grâce à des sites qualifiés de pirates par les incompétents qui nous gouvernent, j’avais pu découvrir cette excellente saga familiale destinée aux vingt-cinq/quarante-neuf ans. Si je me sentais autant concerné par cette série, c’était tant parce que je figurais au cœur de la cible que parce que je me trouvais être le père d’un adorable garçon et d’une fille tout aussi charmante. La magie de la série ne pouvait s’opérer que sur des parents, touchant une sensibilité jusqu’alors inconnue pour moi. J’en étais au dix-neuvième épisode de la saison qui en comptait vingt-deux et celui-là venait tout juste d’être mis à disposition sur la toile après qu’une équipe de traducteurs ait proposé le sous-titrage en français. Ainsi, je pouvais suivre presque en temps réel les tribulations de cette famille américaine sans attendre des accords entre la chaîne américaine qui la diffusait et une chaîne française intéressée pour commencer le doublage dans ma langue maternelle. De plus, nos chaînes avaient le don de saboter l’esprit de la série, en diffusant deux voire trois épisodes dans la même soirée, parfois dans le désordre ou avec des rediffusions intercalées. Ainsi, mes acteurs préférés faisaient des batailles de boule de neige en plein été, fêtaient Thanksgiving à la rentrée scolaire, Noël aux vacances de la Toussaint et les vacances d’été en février ! Je savourai cet épisode blotti dans mon confortable canapé.
Trois quarts d’heure plus tard, je dus me résoudre à accepter l’horrible vérité : rester avachi dans mon canapé en regardant désespérément mon écran d’ordinateur noir ne ferait pas venir par magie un nouvel épisode ! Mais déjà me titillait une nouvelle envie. Je savais pertinemment comment conclure cette matinée comme je l’avais commencé ; en beauté. Et pour ce faire, quoi de mieux qu’un jogging revigorant au bord de l’Erdre ? Bien entendu, ce scénario mettait à mal mon plan douche et la séance d’habillage qui avait suivi. Je ne pus m’empêcher de sourire à cette pensée. Pourquoi avoir pris cette douche ? J’avais pourtant planifié de courir. Or tout footing se finissait inéluctablement sous la douche. Mon organisation, apparemment sans failles, vacillait. Là encore, je le pris pour un signe du destin. Tout concordait. J’avançais à pas déterminés vers mon objectif, celui de toute une vie. En attendant, je prenais les ultimes détours. Celui-là m’envoya vers ma chambre, simplement séparé d’une mince cloison de l’autre pièce qui me servait à la fois de salon, de salle à manger et de cuisine. J’enfilai mon t-shirt de course Kalenji ainsi qu’un short plus léger. J’hésitai à me revêtir d’un pull adapté à la course sachant pertinemment que j’allais le retirer par la suite. De mes chaussettes, je n’avais rien à redire. Avec leurs coutures spéciales, elles étaient conçues pour éviter toute ampoule. J’installai mon cardio-fréquencemètre sur mon torse, sans même changer de montre car c’était celle que j’utilisais au quotidien, tout comme mon baladeur mp3 à l’épaule. Il ne me restait plus ainsi qu’à enfiler mes chaussures pour pouvoir profiter des contours de l’Erdre. Avant de fermer mon appartement, je pris tout de même soin de me munir de deux bouteilles d’une contenance de vingt centilitres. J’ignorais encore la distance sur laquelle j’allais courir et je préférais assurer mes arrières. Je n’avais certes pas beaucoup d’espoir avec cette fichue tendinite à la cheville droite qui s’était entichée de moi. Je la traînais désormais depuis près de deux ans. Dès que son énergie à me pourrir la vie faiblissait, je la ravivais en dépensant la mienne. Cela semblait être un cycle sans fin. Ni les visites chez les médecins, ni les radios, ni de nouvelles semelles orthopédiques, ni même de longs mois d’arrêt n’avaient changé d’un iota ma souffrance. Désormais je m’étais accommodé de cet encombrant partenaire sachant que même s’il ne se manifestait pas à chaque instant, il demeurait toujours à proximité, prêt à me rappeler à ses bons souvenirs. Mais n’ayant plus fait de footing depuis plus d’un mois, j’estimais au moins pouvoir courir une petite heure en toute quiétude. Bien sûr, la facture arriverait bien vite, malgré son lot de glaçons pour l’alléger mais cela représentait un coût négligeable par rapport aux bénéfices escomptés en ce jour si propice. De toute façon, je n’allais pas avoir à la subir bien longtemps. Je pouvais partir l’esprit léger.
Et à l’arrivée, je pus me targuer d’un satisfecit général. Tout s’était déroulé comme prévu. Débutant ma course du pont de la Tortière, j’avais pu apercevoir la résidence du Recteur, qui juxtaposait le Rectorat, mon lieu de travail. J’étais conscient du fait de la parcourir des yeux pour la dernière fois. Bien loin de me chagriner, cette pensée m’apporta une bouffée de chaleur bienveillante. Je savais que je faisais le bon choix. Ma boucle passait ensuite par un autre pont, aux escaliers meurtriers, qui me permettait de faire demi-tour et de courir jusqu’au pont de la Motte rouge, signe du trajet retour jusqu’au point de départ. Je n’avais croisé que peu de personnes en ce mardi perdu au début des vacances scolaires d’avril, comme si la population avait migré vers des cieux de villégiature plus cléments. Ma cheville se trouvait conforme à mes prédictions, au bord de l’implosion. Je nous servis alors à tous deux de l’eau et des glaçons. Seul le contenant différait. Pour ma cheville, c’était un gant de toilette alors que je me contentais d’un verre, plus pratique à l’usage. Après avoir récupéré en partie de mon effort, je pus reprendre le chemin de la salle de bain avec un programme identique à celui pratiqué quelques heures plus tôt, la séquence « Alain Delon » en moins. Je bénéficiai d’un immense avantage, celui de ne plus avoir à choisir mes vêtements. Seuls une nouvelle paire de chaussettes et un nouveau caleçon figurèrent au programme de mes recherches.
A nouveau totalement disponible, il ne me restait plus qu’à m’affairer en cuisine puisque un bip de ma montre vint me rappeler que nous entamions la quatorzième heure de la journée. Pour le menu du jour, tout avait été soigneusement planifié. Tel un automate, je me dirigeai vers mon frigidaire pour en extraire quatre grosses tomates et du steak haché en vrac. J’allumai la plaque électrique pour y déposer ma poêle avec un oignon finement découpé agrémenté de lamelles de tomates avec un filet d’huile d’olive. Au bout d’un moment que je jugeai suffisant, j’y rajoutai la viande hachée fraîche, que j’avais exceptionnellement prise la veille chez le boucher au coin de la rue. Tous les jours de l’année ne se révélaient pas aussi festifs ; il fallait assurément marquer le coup. Presque aussitôt vint se mêler à ce met, qui commençait à devenir bien appétissant, du concentré de jus de tomate. Pour parachever mon œuvre, je n’avais plus qu’à assaisonner le tout avec du sel, du poivre et quelques herbes de Provence. Pendant que mon plat mijotait, mes spaghettis, occupés à se ramollir sur la seconde plaque de mon modeste coin cuisine, semblaient arriver au point culminant de leur cuisson. Cet indicateur précieux me laissait présager une fin de cuisson imminente sur l’autre plaque. Mon repas préféré pourrait alors m’être servi. Cette option s’était petit à petit imposée à moi, au prix d’une terrible lutte idéologique. Devais-je manger des crêpes et des galettes, de la lotte en sauce ou du magret de canard aux oranges ? Ce ne fut qu’au bout d’une semaine de réflexion que j’optai pour ce qu’on pouvait dénommer mon plat préféré. Si la question se prêtait à de mesquins sourires, elle se révélait pourtant d’importance. Au même titre que les sempiternelles questions concernant le choix d’un livre ou d’un compact disc sur une île déserte, celui du repas pouvait s’y ajouter, avec la même difficulté de réponse. Avec tous les mets plus succulents les uns que les autres, le choix s’avérait cornélien. Moi-même, je me trouvais dans une impasse. D’autres critères avaient guidé ma réflexion comme les emplettes à effectuer au préalable, le temps de préparation, celui de cuisson et l’après repas constitué par la corvée de nettoyage. Au terme de cette réflexion poussée l’idée d’un conventionnel spaghetti bolognaise avait émergé de mon cerveau. N’y trouvant objectivement rien à redire, j’avais validé consciemment ce choix. Et plus d’une semaine après les premières esquisses, je me trouvai enfin devant mon plat, un verre de coca-cola bien frais à la main, mon breuvage préféré. Bien entendu, l’amalgame des deux prêtait à sourire. Un verre de vin semblait plus opportun avec ce repas mais je n’avais plus de bouteille digne de l’occasion en stock. Et après mon footing du matin, je ressentis l’envie, presque le besoin d’une boisson fraîche. Une fois la nourriture disparue de mon assiette, au grand plaisir de mon ventre et de mes papilles, il ne me restât plus qu’à raviver ses dernières avec les desserts achetés quelques heures plus tôt à la boulangerie. Avec un café, le tout passa très bien. Le baba au rhum souleva en moi la sempiternelle question de ce choix alors que d’une manière générale, je n’aimais pas l’alcool dans les gâteaux. Je réservai une fois de plus ce mystère à mon pâtissier. La religieuse au chocolat eût plus de mal à passer, les signaux de satiété s’étant manifestés depuis un bon moment déjà. Toutefois, je ne boudai pas mon plaisir devant cette œuvre d’art à taille raisonnable. Le choix du pantacourt me sembla sur le moment encore plus pertinent puisqu’il m’évitait la fastidieuse tâche d’enlever ma ceinture, voire d’ouvrir un bouton. La magie de l’élastique prenait ainsi tout son sens. Dès lors, il ne me restait qu’à laisser agir mon formidable organisme pour digérer ce festin avec une seule consigne : ne pas se laisser gagner par le traditionnel coup de barre postprandial.
Je pris juste le temps de visualiser le reste de l’après-midi devant un second café avant de me retrousser les manches. Plus que le plan de travail et la vaisselle, c’était tout l’appartement que je devais nettoyer. Certes la superficie totale n’excédait pas trente mètres carrés mais je devais quand même m’y atteler. En m’y prenant bien, je devais en avoir pour moins d’une heure. Célibataire de fait depuis mon divorce et la disparition des enfants de mon quotidien au profit de celle qui m’avait abandonné, j’avais repris mes vieilles habitudes qualifiées par certains de mes proches de maniaquerie même si je réfutais leur thèse. Pour ma part, je trouvais tout juste que mon appartement était en ordre, en état de fonctionnement, avec chaque chose à sa place. Cela m’évitait ainsi de perdre du temps à la recherche, non pas des objets perdus mais simplement mal rangés. Les moqueurs cherchaient juste à se déculpabiliser des efforts qu’ils ne consentaient pas à faire au quotidien. Cela m’arrangeait bien en ce jour puisque, à dire vrai, je n’avais ainsi pas grand-chose à faire. J’avais déjà fait le maximum les jours précédents pour m’alléger la tâche en cette journée si spéciale. Toutefois, je devais passer l’aspirateur puisque la poussière gagnait chaque jour un peu plus de place, à la faveur de mes convecteurs électriques encore sollicités un peu le matin. J’avais aussi du linge propre étendu que je devais ranger. Je repoussai d’un revers de la main l’idée de passer le plumeau lorsque celui-ci apparut au moment où j’ouvris le placard pour en extirper l’aspirateur. Je n’allais pas non plus le passer tous les jours ! La serpillière, qui en profita pour me faire de l’œil, fut repoussée avec la même détermination. Et conformément à mes pronostics, j’eus le temps de finir mes corvées avant qu’un énième bip n’émerge de mon poignet pour me signaler quinze heures. J’eus même le plaisir de constater que je demeurais en avance sur mon programme, de quelques minutes seulement, mais en avance quand même. La journée idéale se trouvait décidément placée sur de bons rails.
A présent, je pouvais me livrer à une autre passion en y mêlant une autre, celle de la lecture sur un fond musical. Je retrouvai avec plaisir le personnage charismatique de Daniel Sempere à la recherche du Julián Carax, avec l’excellent album Laylow, du groupe trip-hop Cirkus, résonnant dans ma tête. Il fallait bien cela pour se montrer à la hauteur de l’ouvrage de Carlos Ruiz Záfon, L’ombre du vent. Normalement, je devais en avoir pour un peu moins d’une heure pour venir à bout de ce roman historique sur fond de guerre civile espagnole, aux intrigues entremêlées de personnages se croisant entre passé et présent et mélangeant l’amour des êtres et celui des mots. Cela me laisserait bien assez de temps pour passer à la phase plus sensible de l’écriture. Mais, pour le moment, je pouvais savourer mon moment de tranquillité, l’esprit perdu, simplement ramené à la réalité par quelques mots que je n’aurais su définir. Pour m’accompagner dans mon entreprise, quelques chocolats, spécialement dénichés pour l’occasion, se trouvaient à portée de main. L’après-midi était bien lancé.
Une bonne heure plus tard, je me trouvais perdu dans mes pensées lorsque le bip de ma montre m’extirpa de ce qui pouvait sembler, de prime abord, une léthargie. L’heure traditionnelle du goûter venait tout juste de sonner. Si j’avais bien terminé en temps et en heure mon ouvrage, je ne l’avais pas entièrement quitté pour autant, en reprenant la trame de l’histoire, commencée deux semaines plus tôt, à la fois pour avoir une vue d’ensemble mais aussi pour mettre en marche mon esprit critique aiguisé. Ce livre m’avait quelque peu irrité en me laissant sur les bras une liste de mots inconnus, indignes du niveau de culture dont je croyais pouvoir m’enorgueillir. Aussi aurais-je été bien avisé de trouver quelques failles dans ce scénario pour me rendre le sourire et une partie de mon ego perdu au fil des pages. Si j’avais aussi tenté d’écrire quelques romans à mes heures perdues, surtout depuis mon divorce qui m’avait laissé par la force des choses bien trop de temps libre, je mesurais pleinement le chemin qui me séparait d’un écrivain. Assurément, je n’aurais pas assez d’une vie pour parfaire mon style. Je comprenais désormais beaucoup mieux les lettres négatives de réponse stéréotypées des grandes maisons d’édition et surtout l’absence de réponses de toutes les autres, qui semblaient avoir pris un malin plaisir à briser net mon élan de reconstruction. D’une nature sceptique, je n’avais heureusement pas misé tous mes espoirs sur le fait d’être publié mais j’avais tout de même élaboré en catimini quelques scénarios plus couronnés de succès. Je balayai rapidement ces pensées pour me concentrer sur mon objectif immédiat. Un crayon et deux feuilles blanches trônaient sur ma table de cuisine, qui me servait aussi de bureau. A mon tour d’avoir mon instant de gloire ! Pour me donner du courage et me reconnecter plus promptement au monde qui m’entourait, je me préparai un petit noir. J’eus besoin de réitérer cette action à deux reprises au cours de l’heure qui suivit afin d’accoucher d’un papier qui me satisfaisait pleinement. Les mots étaient venus seuls, presque naturellement, bien plus facilement que je ne l’avais escompté. Je ne regrettais pas non plus l’option des deux feuilles, la première m’ayant servi de brouillon. Je laissai là ce que je considérais alors comme mon chef d’œuvre, bien en vue sur la table, pour ranger les dernières choses que je venais de déplacer. Avant de tourner définitivement cette page et de rejoindre la nouvelle vie qui me tendait les bras, je tenais plus que tout à laisser les choses bien en ordre derrière moi. Du positif et un trait tiré sur ce qui s’apparentait à ma pathétique vie. Voilà la promesse à laquelle je m’étais laissé aller. A dix-sept heures et demie passées, je pouvais fermer en toute quiétude la porte de mon appartement, tout en prenant soin d’y jeter un dernier coup d’œil. Non, assurément, je n’avais aucun regret à formuler. J’avais pris, et de loin, la meilleure décision.
Quelques minutes plus tard, je me trouvais au volant de ma bonne vieille 205 diesel, au moteur increvable. Le compteur affichait pourtant plus de cinq cent mille kilomètres mais elle m’emmenait toujours où je voulais sans se complaindre exagérément. Et à dire vrai, les deux cinquièmes de la distance révélée par le compteur kilométrique n’avaient jamais été parcourus. Un problème de compteur était tout simplement à l’origine de ce chiffre hors norme. D’un coup, alors que la voiture n’affichait que cent soixante mille kilomètres, bien des années auparavant, cent mille étaient venus s’ajouter comme par enchantement. Le même tour de passe-passe avait eu lieu bien plus tard, mettant à mal toutes mes velléités de revente, en dépit de mon évidente bonne foi. J’avais dû m’accommoder de sa présence à mes côtés au fil des années. Et finalement, elle se révélait être une très bonne affaire, se jouant tous les deux ans du terrible contrôle technique destiné à la mettre à la casse. Ce faisant, j’avais ainsi évité l’asphyxie financière en m’épargnant un crédit automobile dont je n’aurais pu me défaire sans dommage. Plus que cela, elle et moi ne faisions qu’un. Presque comme avec mon précédent coup de cœur, une Saxo. J’avais le sentiment étrange d’être aussi abîmé qu’elle et au même point ; à savoir en fin de carrière. Il était plus que temps de changer tout cela.
Je pris la direction du périphérique ouest que j’attrapai porte de la Beaujoire. Ce trajet n’était ni le plus court ni le plus rapide. Mais à cette heure-là, un jour de semaine, en pleines vacances scolaires, je ne risquais pas de tomber dans les embouteillages. Et voulant éviter à tout prix les dizaines de feux rouges qui m’obligeraient à utiliser un nombre incalculable de fois ma pédale de freins et mon pommeau de vitesse, je n’avais guère d’autre alternative. Ce passage par le périphérique avait l’immense avantage de se fondre dans le reste de la journée, placée sous le signe de la liberté et de la tranquillité. En moins d’une demi-heure, j’atteignis, sans le moindre incident, la sortie numéro trente, intitulée Porte de l’Estuaire. Je la pris, en prenant bien soin de rester sur la file de gauche quelques mètres plus loin, en direction cette fois de Saint-Herblain Z.I de la Loire. Quelques mètres après, le rond-point de la Janvraie fit son apparition. Je poursuivis mon chemin en prenant la première sortie. Aussitôt sur ma droite m’attendait mon parking ou plutôt celui d’un restaurant routier. Je pris bien soin de me garer contre le restaurant et non pas sur le grand parking désert, afin de ne pas attirer l’attention. De là, j’avais un point de vue idéal sur le pont de Cheviré. Tout se déroulait exactement comme je l’avais minutieusement préparé. Tout juste pouvais-je remarquer l’amoncellement de quelques nuages, qui, épars à l’origine, avaient eu tendance à se multiplier au cours de l’après-midi écoulé, sans même attirer mon attention jusque-là.
Désormais, je me trouvais dans un état second, bien loin de mon état habituel. Je me sentais détendu et infiniment serein quant à mon avenir. Par moments, j’avais la sensation d’être dépossédé de mon enveloppe corporelle, comme si je me voyais d’un point de vue extérieur. Une portière claquée avec fracas, non loin de moi, me sortit de mes pensées. Pourtant, je mis encore quelques précieuses secondes avant de découvrir que j’en étais à l’origine. Mon automobile, devant laquelle je me tenais, avait désormais les quatre portes fermées. Le trousseau de clés dans ma main droite indiquait que je m’apprêtais justement à parachever sa fermeture. Il fallait me rendre à l’évidence. Mes jambes avaient dû recevoir l’ordre de s’extraire du véhicule avant que mes mains ne prennent le relais pour refermer la portière. Et tout ce processus avait été soigneusement orchestré par mon cortex ! La seule autre expérience étrange, d’une nature vaguement semblable, à laquelle je pouvais me raccrocher résidait dans un micro-endormissement, en pleine nuit, avec encore peu d’expérience en tant que conducteur. J’avais vu le feu rouge à un carrefour au milieu de la rue que j’empruntais, en intégrant le fait que j’allais devoir ralentir puis m’arrêter. Mais l’instant d’après, j’avais été contraint à un freinage d’urgence suite aux cris stridents et angoissés de mon passager :
FREINE ! Le feu est rouge, mais qu’est-ce que tu fous ?!! FREINE ! avait-il hurlé à mon intention.
Ces derniers avaient réussi à stimuler mes réflexes et à stopper le véhicule même si nos vies n’avaient nullement été menacées. A cette heure tardive de la nuit, aucune voiture n’avait eu l’idée saugrenue de contrarier notre route. Il m’avait fallu quelques instants et la clairvoyance de mon ami, situé à la place peu enviable du mort, pour comprendre que j’avais été victime de somnolence. Si l’affaire avait pris une bonne tournure pour moi ce soir-là, j’avais appris à me méfier des signes de fatigue au volant, mieux que quiconque. Je n’avais d’ailleurs plus été confronté à pareille mésaventure par la suite. Il y a des leçons qu’on retient beaucoup mieux que d’autres.
Mes clés toujours à la main, à peine sorti de mon flash-back, j’exécutai un tour sur moi-même, hagard, les yeux perdus dans le vide. Une personne extérieure aurait pu me croire sous l’influence de produits illicites même s’il n’en était rien. Je pris une bonne bouffée d’oxygène que je tardai à recracher. Je renouvelai l’opération à plusieurs reprises avec l’espoir de m’éclaircir les idées et de reprendre le contrôle de moi-même. Je n’étais pas encore arrivé au terme de mon périple même si j’en approchais plus que jamais. Passé ce moment surnaturel, que j’avais même du mal à estimer, je pus terminer les préparatifs. Et pour commencer, je dus ouvrir le coffre pour m’emparer de mon Panasonic Lumix TZ3 que je pris à la main tandis que je mis la pochette l’abritant autour de mon cou, de la manière la plus visible possible. Pour une fois, son rôle ne se limiterait pas à immortaliser les deux rayons de soleil de ma vie, qui se trouvaient directement à l’origine de cet achat compulsif. Lassé de mon antique appareil photographique, j’avais opté pour ce modèle numérique, juste après le divorce. Il me permettait non seulement de démultiplier à loisir les frimousses de mes deux anges mais aussi de les filmer avec une qualité remarquable, meilleure que les premiers caméscopes numériques. Son zoom optique puissant avait fini de me convaincre de l’opportunité d’acheter ce modèle. Et quatre ans après, je me trouvais fort satisfait de mon achat. Tout juste regrettais-je de ne pas avoir la possibilité de zoomer en mode vidéo ; les réglages devant être établis avant d’appuyer sur le bouton enregistrement. D’ailleurs, il allait encore me rendre un service bien précieux en ce jour si particulier.
J’abandonnai alors ma voiture, non sans un dernier regard, tant par nostalgie que pour vérifier que tout se trouvait en ordre, avant de me lancer dans un périple inhabituel. Je fis une partie du chemin que je venais tout juste d’emprunter dans l’autre sens jusqu’au rond point de la Janvraie. Là, un nouvel itinéraire s’offrit à moi qui m’emmena non loin de là, au restaurant McDonald’s sur ma droite. En à peine cinq minutes, je me trouvai sous mon objectif, en train d’admirer un des supports gigantesques en béton du mastodonte. J’aurais tout aussi bien pu me garer à cet endroit-là mais l’idée de côtoyer d’aussi près un des symboles les plus forts du capitalisme m’avait découragé. Mon parking, plus discret, convenait mieux. Et surtout, il parvenait à me faire en partie oublier que ce restaurant faisait partie de nos préférés, au temps du bonheur, même si nos visites s’y étaient révélées assez rares en définitive. Je n’avais dès lors qu’une route à traverser avant de me retrouver face à une butte de terre hostile ornée de sapins. Cet obstacle constituait, en quelque sort, mon Himalaya. Soit je me lançais sans faire machine arrière soit je renonçais purement et simplement à mon projet. Je retins la première solution. Je n’eus même pas à longer le dangereux bitume en prenant bien garde de demeurer derrière la barrière de sécurité. Une personne sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute possède, en effet, une espérance de vie d’environ dix minutes. J’ignorais les statistiques concernant les périphériques où la vitesse était tout de même bien moindre, quatre-vingt dix kilomètres par heure au lieu des cent trente autorisés sur autoroute. Toutefois, je ne tenais pas à connaître prématurément la réponse à cette épineuse question. Avec une journée si parfaite jusqu’alors, un accident impliquant ma petite personne viendrait sérieusement compromettre son déroulement. Et surtout, qu’adviendrait-il de mon projet ? L’ironie de la vie ne pouvait se montrer aussi cruelle. J’avais foi en mon étoile.
Devant moi se dressait le pont majestueux de Cheviré. Son immensité, de mon point de vue de mortel, ne faisait que renforcer son côté inhumain. En voiture, cela ne produisait pas le même effet. Mais là, débarrassé de mon compagnon à quatre roues, je prenais toute la mesure de l’ouvrage titanesque, destiné à franchir la Loire. Et pourtant, c’était bien la main de l’homme à son origine. D’ailleurs, je me souvenais de détails bien précis le concernant. Lorsqu’il fut inauguré en avril 1991, je venais tout juste de souffler mes quinze bougies. Je n’avais pas pu oublier les images de la pose du tablier central, long de cent soixante-deux mètres. Amené par barge depuis Saint-Nazaire, son lieu de construction, il avait dû être gruté à plus de cinquante mètres de hauteur pour être accroché à un viaduc de chaque côté.
L’imposant pont m’attendait désormais et l’escalade allait bientôt commencer. Pour ce faire, il me fallait réintégrer la route et emprunter ce qui semblait être une sorte de trottoir. De mon terre-plein, perdu parmi les sapins, j’enjambai la rambarde de sécurité pour rejoindre mon simili-trottoir. Un panneau circulaire rouge rappelait évidemment le quidam à la loi, avec le dessin d’un piéton. Juste en-dessous, un autre, de même forme, stipulait juste : « Interdit de jeter des objets ». Je souris : l’idée ne m’avait pas traversé l’esprit. Mais à l’évidence, ce que je prenais pour un trottoir ne devait pas en être un. Toutefois, j’imaginais qu’en cas d’accident sur le pont, une voie de dégagement pour les piétons avait forcément dû être aménagée. Sans aucun doute pour moi, cela devait être elle qui m’accueillait désormais de la manière la plus chaleureuse possible, en me protégeant des véhicules empruntant le pont routier. Le sentiment d’enfreindre la loi ne faisait que renforcer mon exaltation. Un coup de klaxon m’apporta une nouvelle bouffée d’adrénaline, que je croyais pourtant déjà à son maximum. Je ne sus s’il m’était destiné ou s’il s’adressait à un automobiliste indélicat. Je le pris en tout cas pour moi. Sans doute quelqu’un avait-il voulu me prévenir de ma maladresse. Cette attitude s’apparentait à de la pure stupidité. Comment aurais-je pu atterrir par erreur sur le bas-côté d’un pont ? Cela me rappelait tous les appels de feu inutiles que je recevais régulièrement lorsque je roulais sciemment tous feux éteints, à la lumière du crépuscule, lorsque ni ma vue ni la loi ne m’obligeaient à en faire usage. Pendant quelques instants, j’enrageai contre tous les abrutis qui peuplaient mon monde. Surtout, je me sentis furieux d’avoir perdu mon flegme dont je ne m’étais pourtant pas départi de toute la journée. Un seul idiot avait réussi à me dévier de mon droit chemin. Mais il en fallait plus pour me déstabiliser. Je parvins rapidement à reprendre le contrôle de mes nerfs. J’avais une destinée à accomplir. Mais avant cela, je pouvais à loisir profiter de mon point de vue idéal, avec le soleil comme compagnon de cordée.
Je regrettai d’avoir oublié mes lunettes de soleil dans la voiture lorsque la lumière vint m’aveugler entre deux nuages. Pour le moment, la Loire se trouvait encore loin de moi. Sous mes pieds, outre des tonnes de béton, se trouvait bien évidemment le restaurant McDonald’s que je venais tout juste de quitter. Je ne pouvais indéniablement pas le manquer avec l’énorme ballon publicitaire qui le surplombait, juché sur son lit d’air à plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Sur ma gauche, je n’apercevais pas grand-chose mis à part des traces évidentes d’urbanisme. Des panneaux, de plus de deux mètres de haut, longeaient la route pour éviter toute tentation malvenue aux automobilistes. Les yeux, contraints de se fixer sur la route, ne pouvaient ainsi en rien gêner la conduite et dévier les conducteurs de leurs objectifs. Paradoxalement, ce dispositif, qui me semblait logique, se trouvait absent de mon côté. Je n’allais pas m’en plaindre. D’ailleurs, j’inaugurai pour la première fois de la journée l’appareil photographique dont le lien autour du cou me rappelait à chaque pas sa présence. Une fois cette tâche accomplie, Je pouvais désormais, à en juger les nouveaux panneaux routiers, m’engager sur une route prioritaire limitée à quatre-vingt dix kilomètres par heure. Là encore, le panneau m’arracha un sourire. Pour sûr, on ne risquait pas de me sanctionner en ce jour pour un excès de vitesse !
Un peu plus loin, je profitai d’une pause pour admirer au loin les grues portuaires, toujours en activité, sur le port autonome de Nantes. Bien entendu son âge d’or sur la scène internationale se situait bien en amont, du temps de la traite négrière trois siècles durant avec son apogée au XVIIIème siècle. Je renonçai à immortaliser l’instant, mon zoom ne suffisant pas à me satisfaire pleinement. Je pus reprendre ma marche en avant pour à nouveau faire une pause quelques centaines de mètres plus loin. En sombre idiot que j’étais, mon Lumix à la main, je cherchai ma voiture en forçant le regard, puisque je distinguais à l’œil nu le rond point de la Janvraie et même le restaurant où j’avais abandonné ma voiture.
Je pus ensuite poursuivre ma progression sans aucune entrave mis à part quelques coups de klaxons épars. La probabilité que certains automobilistes reçoivent des réprimandes d’autres, juste à mon niveau, s’amenuisait. Dans le lot, certaines devaient m’être adressées ; il ne pouvait en être autrement. Au fur et à mesure de mon avancée, la Loire se dessinait ainsi que d’autres grues portuaires, situées de l’autre côté du fleuve. Sur ma gauche, en revanche, la vue était toujours bouchée par ces énormes panneaux que j’avais découverts dès le début de mon ascension. Toutefois, en me focalisant sur les immeubles qui émergeaient parmi les habitations, je pus distinguer la tour Bretagne. La perspective me jouait des tours puisqu’elle me semblait aussi haute que d’autres immeubles voire même plus petite que certains. Toutefois, avec ses cent quarante-quatre mètres, je savais pertinemment qu’elle dominait tous les alentours. Elle ne portait pas l’étiquette de tour la plus haute de l’ouest pour rien. Pourtant fort satisfait de mon point de vue, je me mis à nourrir l’envie subite de me trouver sur sa terrasse panoramique pour bénéficier d’une vue encore plus impressionnante. Mais pour pouvoir bénéficier de ce belvédère exceptionnel, il fallait patienter jusqu’en 2012, date de réouverture au public. De là, par beau temps, la rumeur prétendait que la vue portait jusqu’à la centrale de Cordemais et même jusqu’à l’embouchure de la Loire, au pont de Saint-Nazaire. Accessible au public à l’origine, des suicides avaient contraint les autorités à la fermer.
Ah les idiots! me surpris-je à déclamer à intelligible voix.
Et oui, pourquoi s’obstiner à gâcher le plaisir des uns à cause de quelques brebis galeuses ?! Toutefois, l’ironie de la situation ne manqua guère de m’arracher un sourire.
En attendant, je connaissais parfaitement la solution pour améliorer mon point de vue. Il me suffisait de mettre un pied devant l’autre en direction de la pile centrale du pont. Je m’exécutai sans plus attendre avec une impatience nouvelle. J’avais hâte d’y arriver pour profiter des derniers rayons de soleil de cette journée. A environ mi-chemin, la vue se déboucha enfin vers l’ouest avec la fin des panneaux disgracieux, qui m’avaient jusqu’alors empêché de profiter pleinement de ce versant de la Loire. Je ne pouvais pas encore distinguer le plus long fleuve de France mais j’en caressais désormais l’espoir. La chose était néanmoins à portée de main du côté de la route que je suivais. Le mince filet d’eau, à peine visible quelques minutes plus tôt, s’était mué en un cours d’eau beaucoup plus imposant. Je pouvais encore apercevoir ma voiture, désormais en plein dans mon axe. Mais j’allais bientôt la dépasser pour me concentrer sur l’autre chose qui focalisait mon attention, la Loire. Elle happait désormais mon esprit, me faisant repartir de plus belle, avec un pas des plus pressés.
Je me rendis compte de la densité du réseau ferré à mes pieds. Etant passé des dizaines de fois sur ce viaduc, je ne l’avais jamais remarqué jusqu’alors. Un bruyant coup de klaxon, attribuable à un camion, vint renforcer mon intérêt. Du coup, je restai là, comme groggy, à estimer le nombre de véhicules lourds dans le flux qui circulait sous mes yeux. Leur nombre m’impressionna. D’ailleurs, ils se trouvaient souvent à l’origine des accidents que connaissait régulièrement le pont. En cas de vents violents, le passage leur était formellement interdit. La mesure avait été renforcée en 2005, suite à un accident spectaculaire qui aurait pu très mal finir. Sous l’effet des bourrasques de vent, la remorque d’un poids lourd s’était déportée, heurtant les glissières de béton centrales puis latérales du pont. Si l’accident n’avait fait aucun blessé, le chauffeur en était quitte pour une très grosse frayeur ; l’arrière de son véhicule basculant en partie dans le vide. Pour pallier ces accidents répétitifs et réduire la vitesse, le nombre de voies descendantes avait été ramené à deux, contre trois à l’origine, l’autre voie ayant été neutralisée. A cette pensée, je me retournai pour tenter de distinguer la manche à air que j’avais croisée à l’extrémité du pont, au début de mon périple. Mais elle se trouvait d’ores et déjà hors de vue et ma mémoire ne parvenait à la visualiser à nouveau. Je ne pouvais m’en tenir qu’à des supputations sur la force du vent en ce jour. En levant ma tête, les nuages qui me surplombaient me donnèrent toutefois quelques précieuses indications. J’estimai alors mes chances d’assister en direct à un accident maigres. Dans ces conditions, je pouvais reprendre mon chemin en toute quiétude.
Face à moi se dressait un panneau signalant le rétrécissement de la chaussée, passant de trois à deux voies, à trois cents mètres. Sa signification, pour moi, en tant que piéton, se voulait quelque peu différente. Il indiquait juste la proximité du point culminant du pont. La circulation demeurait relativement fluide en cette période de vacances scolaires et aucun embouteillage ne se profilait, à mon grand soulagement. Tout juste, quelques automobilistes devaient lever le pied à cet endroit. Cette contrainte revenait, en grande partie, à quelques impatients qui tentaient désespérément de pratiquer un nouveau dépassement avant la fin indiquée et imminente de la troisième voie. Une fois leur objectif atteint, ils se rabattaient promptement créant au passage quelques ralentissements. Hormis cela, rien ne venait freiner le flux discontinu des véhicules franchissant le fleuve. Je m’en trouvais quelque peu rasséréné. La perspective de les voir réduits à la même vitesse que moi, en cette partie si stratégique du pont, m’avait causé, dans un passé récent, quelques cauchemars. Or là, à mon grand soulagement, je constatais que mes angoissants rêves n’avaient rien de prémonitoire. Mon dessein ne connaissait aucune entrave.
Un furtif coup d’œil en direction de mon poignet me surprit. Je dus regarder plus attentivement ma montre pour me persuader que je n’avais pas souffert d’hallucinations la première fois. Elle se dirigeait sûrement vers dix-neuf heures. Si j’avais traîné quelque peu en route, profitant du paysage panoramique m’environnant, j’avais mésestimé de beaucoup le temps perdu sur mon programme. Cependant, pouvait-on vraiment qualifier de « perdu » le temps passé à contempler l’œuvre de Dame Nature ? Connaissant la réponse à cette question purement rhétorique, j’en profitai pour sortir à nouveau de son étui mon compagnon de route. J’immortalisai plusieurs perspectives, jugées suffisamment intéressantes pour que je m’y attarde. A l’aide du zoom, j’effectuai aussi un tour à trois-cent-soixante degrés du paysage m’entourant. Je vis avec précision, à trois heures, un navire qui avait dû décharger dans l’après-midi sa cargaison de bois. Celle-ci allait sans doute faire gonfler les énormes stocks à ciel ouvert entreposés un peu partout dans l’immense zone portuaire. Au-delà, on apercevait des zones désertiques, typiques des zones industrielles, puis des espaces verts. Ce décor contrastait fortement avec celui qui se trouvait immédiatement sous mes yeux, sur ma droite. L’urbanisation galopante avait grignoté le moindre espace vert pour s’étendre à l’infini. Seules quelques touches de verdure apparaissaient encore ici et là, vestiges d’une époque révolue. De l’autre côté du pont, le même constat pouvait être établi. L’urbanisation s’avérait très dense en direction du centre-ville dont la Tour Bretagne apparaissait comme le point d’orgue. Sur l’autre rive, la verdure résistait mieux mais là encore, le bitume l’emportait largement, témoignant de l’importance acquise au fil des années de la capitale de l’ouest. Des sentiments contraires me submergeaient. Je ne savais si je devais m’en réjouir ou m’en attrister. D’un côté, je devais ressentir la jouissance des colons fiers de conquérir et d’apprivoiser une terre hostile. Mais d’un autre côté, je me sentais paniqué et affligé par les pertes infligées au prestigieux adversaire. Même l’immense fleuve me parut d’un seul coup artificiel. On ne savait vraiment dire qui devait le plus redouter l’autre, l’homme ou la nature?
J’en étais encore à ces réflexions quand je faillis trébucher. Mon chemin particulier surélevé et dallé s’arrêtait subitement pour reprendre moins d’un mètre plus loin. Absorbé par mes pensées, mes yeux naviguaient des deux côtés de la Loire sans se déterminer pour l’un d’entre eux et surtout sans se soucier de mon avancée. Or, je venais précisément d’atteindre le tablier central, qui donnait sa personnalité au pont, de par sa couleur rouge contrastant avec le reste du pont, de couleur gris-béton. La jonction des morceaux se lisait parfaitement sur le pont avec justement une interruption de mon trottoir et une sorte de grille mélangée au béton entre les deux routes. Je réalisai que la pente était beaucoup plus douce qu’au début, signe indéfectible que je touchais au but. J’atteignis un nouveau panneau de signalisation indiquant la fin de la troisième voie à cent-cinquante mètres. Je me trouvai désormais à mi-chemin sur le pont puisque la Loire, sous mes pieds, semblait de largueur équivalente des deux côtés. Je surplombais ainsi les alentours, juché sur mon trottoir à plus de cinquante mètres de hauteur. Je continuai juste mon parcours sur quelques mètres, dépassant un poste de téléphone de secours, bien visible avec sa couleur rouge. Son numéro, inscrit en caractères gras et bien visibles, s’invita dans mon cerveau à mon insu. 44 509. J’ignorais tout de sa signification mais elle devait être importante puisque le même numéro se répétait sur le côté, toujours en gros caractères. A partir de ce moment, tout se bouscula.
Initialement, je projetais d’effectuer quelques ultimes photos mais je n’en fis rien. Mon cœur s’était accéléré d’une manière indicible, me martelant de plus en plus la poitrine. Je ressentis au même moment une brusque bouffée de chaleur dont les conséquences ne tardèrent pas à se manifester. Mes mains devinrent moites tandis que mes aisselles suintèrent. Et pourtant, je l’avais tant attendu ce moment. Je n’allais pas me laisser submerger par ce flux d’émotions. Je fis une tentative pour reprendre le dessus en tentant de contrôler ma respiration tout en focalisant mon attention sur l’élément le plus relaxant de mon environnement, la Loire. Je tentais d’aider mon organisme à mieux réguler l’adrénaline, probablement responsable de ce stress intense. Au bout d’un certain laps de temps, que je ne pus mesurer, je parvins à reprendre le contrôle de mon être. Le rythme régulier et apaisant des inspirations et expirations que je me forçais à prendre avait dû grandement contribuer à ce revirement de situation. Plus calme mais encore fébrile, je me mis à regarder frénétiquement, sans aucune logique, devant et derrière moi, pour évaluer le nombre de voitures qui m’entouraient. La dernière action suffisait mais l’anxiété me poussait à faire des choses irrationnelles. Leur nombre ne demeurait pas élevé et inversement proportionnel à leur vitesse, gage de satisfaction pour moi. Aucun automobiliste ne semblait décidé à prendre le risque de garer sa voiture sur le pont pour enguirlander un quidam perdu sur un trottoir qui n’en était même pas un. De toute façon, que pouvais-je craindre ? L’individualisme et la lâcheté demeuraient la marque de fabrique indéfectible de l’homme du XXIème siècle. Personne n’allait se risquer à abandonner le doux confort de son automobile pour prendre l’air avec un inconnu farfelu, un appareil photo en bandoulière. A la rigueur, en cas de bouchon, certains seraient peut être descendus, histoire de prendre l’air et d’échanger quelques mots, mais là, à ce moment précis, je n’avais aucune crainte à avoir. Si j’avais délibérément choisi ce scénario, au déroulement et au timing si précis, c’était justement pour éviter ce genre de désagrément grotesque. Décidément, jusqu’au bout, la journée avait été parfaite. Je déposai mon appareil photo à mes pieds avant de saisir le lampadaire jaune juste en face de moi, à proximité de la cabine d’appel d’urgence. Avec son aide, je grimpai sur la ridicule barrière de sécurité, haute d’à peine un mètre. L’instant de vérité avait sonné.
Mes derniers mots, accouchés sur papier quelques heures plus tôt, affluèrent aussitôt.
«Pourquoi ?
Mais pourquoi a-t-il fait cela ? Cette question taraudera sans doute votre esprit quand vous saisirez mon ultime missive terrestre. Malheureusement, cette épître ne saura combler votre légitime incompréhension pas plus qu’elle n’apportera de réponses à toutes vos questions. A cet instant précis, où la plume de mon crayon se répand sur la feuille, je n’ai aucune certitude. Le doute m’habite plus que tout. A l’inverse, je ne pourrais pas citer non plus une raison d’espérer ou de vivre. A mi-chemin entre ces deux mondes, il est sans doute plus facile pour moi de prendre le plus court, celui qui apportera – je l’espère – une réponse définitive à mes problèmes.
Aussi, après avoir mûrement réfléchi, j’ai décidé de m’en aller, de vous quitter par la plus petite des portes. Mon désespoir n’a désormais d’égal que ma rage et je n’en peux plus de m’endormir et de me réveiller, chaque jour, avec ces sentiments nauséabonds si profondément ancrés en moi. De plus en plus, je me sens comme un étranger sur cette terre, plus que jamais isolé dans cette société dans laquelle je ne me reconnais plus. L’eau, source de toute vie, ne m’a jamais paru aussi fade et ne parvient plus à m’emplir de son énergie au quotidien. Le fardeau constitué par ma vie n’en devient que trop lourd à porter pour mes frêles épaules.
Mon but n’est ni d’émouvoir ni même de culpabiliser qui que ce soit. Je veux juste accoucher sur papier ces quelques mots pour tenter d’expliquer mon geste, si inexplicable soit-il. Bien sûr, je n’ignore pas la lâcheté de mon acte. Aussi vous pouvez vous y reposer pour vous décharger de toute culpabilité ou de toute responsabilité. A force de m’apitoyer sur mon sort, j’ai réussi à perdre la seule chose en laquelle je croyais encore, la foi. La foi, source d’espoir en des lendemains meilleurs pour ma petite personne. Mais, petit à petit, à force de ressasser le passé, d’essayer de comprendre les échecs de ma vie, de toujours régresser, j’ai eu une révélation. Si la vie tient tant à me faire retourner en arrière, autant suivre la logique jusqu’au bout et revenir à l’origine des choses, le néant. De toute façon, chaque destinée, si différente soit-elle, s’y rapporte. C’est dans l’ordre des choses de mourir. Je vais juste précipiter ce moment, d’un rien à l’échelle de l’humanité.
N’ayant pas l’âme d’un poète, je m’en tiendrai à cette phrase d’un ami : « La vie est une tartine de merde où la merde prend plus de place chaque jour ». Je pourrais sans doute attendre que la tartine soit entièrement remplie mais j’estime ma vue suffisamment bouchée et mon nez assez incommodé pour mettre un terme à cette farce qu’est devenue la vie. Je suis si las de me battre contre elle que mes forces m’ont totalement abandonné.
Cette foi en un avenir meilleur, plus juste, je la conserve mais pas pour moi. C’est à vous, mes enfants, que je pense en évoquant cela. Evidemment, j’ai conscience de saborder en partie vos chances de reconstruction. Toutefois, ma confiance en vous est tellement énorme, moindre quand même que l’amour que je vous porte, que je sais au plus profond de mon être que vous arriverez à surmonter cette épreuve, une de plus dans votre vie. La nature humaine est ainsi faite qu’elle parvient toujours à tourner la page, pas au même rythme et pas de la même manière pour tout le monde, mais, au final, elle y parvient.