Excerpt for L'Envol du Dragon Rouge by Martin Rouillard, available in its entirety at Smashwords




Les Gardiens de Légendes


Tome 1


L'Envol du Dragon Rouge


Par

Martin Rouillard



Copyright


L'envol du Dragon Roouge

Copyright © 2012 by Martin Rouillard

ISBN 978-0-9868962-7-9


Smashwords.com, Note de License

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Merci de respecter le travail de l'auteur.



Remerciements


Je voudrais remercier Keith Miller (http://www.millerwords.com) pour la révision et la correction de l'édition anglaise de ce livre. Je voudrais également remercier Jocelyn Rouillard, Geneviève Laurier et Cécile Francoeur pour leur aide dans la correction de l'édition française de ce livre. Le dessin des deux dragons en couverture fut réalisé par Delmar Samatar, un nom sur lequel vous devriez garder l'oeil. Finalement, je voudrais remercier ma famille et mes amis pour leur support et leur patience.


Ce livre est dédié à mon épouse, Annie. Sans ton appui de tous les instants et tes encouragements, ce livre n'aurait jamais vu le jour. Tu m'acceptes tel que je suis et pour ça, je te dis merci et je t'aime.


Table des Matières


CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18


Chapitre 1




La pièce était plongée dans l'obscurité et le silence, telle une chambre secrète à l'extérieur du temps, oubliée des hommes et des dieux. Un rayon de lumière poussiéreux projetait une mince bande éclatante sur le vieux plancher de bois et constituait l'unique indice de la présence d'un monde externe.

Un jeune garçon prenait place dans un coin sombre de la pièce. Le silence qui l'entourait était léger à ses oreilles, mais lourd sur son esprit. Chaque seconde s'étirait pour devenir une éternité, tandis que le garçon attendait patiemment la suite des événements.

Devant lui se trouvait une table, sur laquelle reposaient les restes d'un repas. Des assiettes à demi pleines et des verres à moitié vides, des ustensiles polis et des serviettes immaculées. Le garçon baissa le regard vers son assiette inachevée, ramassa la fourchette en argent et tourna l'ustensile au milieu des pommes de terre en purée, sans but précis. Il leva les yeux vers le mur sur sa droite, derrière lequel avaient disparu ceux qui étaient assis à la table, un peu plus tôt.

Le garçon ralentit sa respiration jusqu'à un soupir inaudible puis, tendant l'oreille, il perçut à nouveau les voix des gens derrière la cloison. D'une certaine façon, les entendre comploter ainsi était pire que le silence, car il savait qu'il n'était pas censé les comprendre. Il n'aurait pas dû deviner leurs plans, mais c'était trop tard maintenant, car il pouvait percevoir leurs murmures, alors qu'ils conspiraient pour le surprendre. Le garçon aurait souhaité qu'ils changent d'idée, qu'ils reviennent s'asseoir à table comme si de rien n’était, mais il se doutait très bien que tout ça n'arriverait pas. Il avait vécu ce moment plusieurs fois déjà.

Soudainement, les chuchotements s'arrêtèrent et la pièce sombra à nouveau dans le silence absolu. Quelques secondes plus tard, une lueur apparut brusquement sur le plancher, franchissant timidement le coin du mur et dansant sur les lattes de bois, une auréole chaleureuse où se mêlaient des teintes de jaune et de rouge. Le faible halo grandit rapidement, gagnant de l'intensité avec chaque pas qu'effectuait le porteur de la lumière vers l'ouverture, jusqu'à ce qu'il recouvre la moitié de la pièce dans laquelle prenait place le garçon.

Puis le porteur de la lueur s'arrêta.

Ils étaient prêts.

Bonne fête Samuel! Bonne fête Samuel! Bonne fête, bonne fête, bonne fête Samuel.

Samuel ferma les yeux et secoua la tête, affichant une pointe de dépit.

— Allons, lança-t-il à ses parents, ce n'était pas nécessaire. Je ne suis plus un enfant. J'ai quatorze ans maintenant. Vous n'avez pas à vous embarrasser comme ça pour ma fête.

Le père de Samuel pointa un doigt accusateur vers sa conjointe, roulant les yeux en signe d'impuissance.

— Samuel, tu seras toujours mon petit poussin à moi, répondit la mère. Et puis, c'est un plaisir pour nous de chanter pour toi. Il n'y a rien d'embarrassant là-dedans. N’est-ce pas, mon chéri?

— Bien sûr, mon amour, dit le père avec un clin d'œil à son fils.

La mère de Samuel fit lentement le tour de la table, surveillant le gâteau d'anniversaire qu'elle transportait à la manière dont on fixerait une précieuse offrande à un dieu terrible, posant avec précaution chaque pied à mesure qu'elle progressait.

— Eh bien, c'est embarrassant pour moi, riposta Samuel. Au moins, vous pourriez faire un effort pour essayer de garder la surprise.

— Ne sois pas un petit rabat-joie, réprimanda sa mère.

Elle posa le gâteau devant Samuel.

— Nous y voilà, poursuivit-elle. Je suis persuadée que tu vas aimer ce gâteau. Je l'ai acheté à la boulangerie de Mlle Saunders, sur la 63e rue.

Samuel fut forcé de l'admettre, le gâteau avait l'air plutôt extraordinaire. Il était façonné en forme de bouclier, parfaitement symétrique et divisé verticalement en deux, un côté noir et l'autre rouge. Au centre se trouvait une croix médiévale en chocolat blanc, tandis que les flancs du gâteau étaient décorés avec de la crème chantilly. La créatrice avait même trouvé le moyen d'appliquer un crémage argenté sur les rebords du bouclier, complet avec des vis en sucre.

C'était probablement un gâteau conçu pour un enfant plus jeune que Samuel, mais il s'en moquait. Il était impressionné par le travail artistique qui se trouvait devant lui. Il leva le regard vers ses parents, maintenant heureux qu'ils aient honoré le rituel d'anniversaire une fois de plus, avec leur offrande et leur chant.

— Il est magnifique! Je l'adore, dit-il.

— Je le savais bien, observa sa mère avec un sourire chaleureux.

— Donne-moi une minute pour prendre l’appareil photo avant que tu ne le coupes, dit le père de Samuel. D'accord. Maintenant, un petit sourire.

— Papa, franchement.

Avant qu'il ne puisse protester davantage, un flash intense aveugla Samuel.

— Parfait, continua son père. Maintenant, n'oublie pas de faire un vœu avant de souffler les bougies.

Samuel fixa les quatorze flammes ondoyantes devant lui. Les chandelles étaient pratiquement éteintes et il devait faire son souhait rapidement. Après tout, une occasion pareille ne se présentait qu'une seule fois par année. Rêvant de demoiselles en détresse et de dragons, il pressa fermement ses paupières ensemble et fit le souhait de vivre lui-même des aventures héroïques. Puis, il prit la plus grande inspiration que pouvaient contenir ses poumons et souffla avec force sur les chandelles.

— Qu'as-tu souhaité? s'enquit sa mère.

— Tu sais très bien que je ne peux pas te le dire, maman. Si je veux qu'il se réalise, il faut que ce soit un secret!

— D'accord, ça va. Dans ce cas, que penserais-tu de couper ce gâteau?

— Il va falloir se dépêcher pour avaler notre morceau, Sam, dit son père. J'ai une surprise pour toi et l’on doit se mettre en route bientôt.

— Pour aller où?

— Et bien mon garçon, ta mère et moi, on voulait trouver un présent à t'offrir pour ton anniversaire, mais également pour les bons résultats scolaires que tu as obtenus dernièrement. Puisque nous ne partageons pas tes vastes connaissances des objets médiévaux et des jeux de rôle, nous avons décidé de te donner deux cents dollars pour dépenser à ta guise dans un magasin de ton choix... bien que je me doute fortement lequel ce sera.

— Vraiment? N'importe quel magasin? Est-ce que l'on peut aller au Repère du Griffon dans ce cas?

— C'est bien ce que je pensais. On passera chercher Lucien pour qu'il nous accompagne. J'ai déjà averti ses parents et il nous attend.

— Va pour moi! répondit Samuel avec entrain.

Il coupa rapidement trois parts dans le gâteau en forme de bouclier puis en passa deux à ses parents. Peu de temps après, son père et lui étaient en route pour prendre son meilleur ami, Lucien, afin qu'il l'accompagne au seul endroit qu'il jugeait digne de recevoir ses deux cents dollars.


Le Repère du Griffon était le plus grand magasin et le plus populaire de la région pour tout ce qui a trait aux jeux de rôles. En plus d'un assortiment presque infini de jeux de table et de figurines pour les accompagner, l'endroit avait tout ce dont on pouvait avoir besoin pour personnifier n'importe quel héros ou encore le vilain de son choix. La sélection allait des épées en plastique jusqu'à des pièces d'armure véritables, des capes de velours aux bottes de cuir.

Samuel et Lucien visitaient religieusement le magasin chaque semaine, cherchant les nouveautés et s'émerveillant devant le réalisme des répliques d'armes et de bouclier. Ils restaient des heures à essayer des vêtements de chevalier, bombardant les employés de questions à propos de nouveaux jeux en développement et lisant des bandes dessinées et des encyclopédies de monstres ou de sorciers. Ils n'achetaient que rarement quelque chose, puisque la plupart des objets étaient assez dispendieux, mais ce soir était différent. Ce soir, Samuel avait de l'argent à dépenser.

— Je me charge de la section des répliques! lança Lucien dès qu'ils eurent mis le pied dans la boutique. Avant que Samuel ait pu répondre, son ami avait déjà disparu derrière les étagères remplies de dagues en plastique.

Les deux garçons avaient grandi ensemble, vivant pour ainsi dire à deux pas l'un de l'autre depuis leur enfance. Lucien avait été le premier d'entre eux à s'intéresser aux jeux de rôle. Bien entendu, ceci n'avait en rien amélioré sa popularité à l'école, déjà au minimum à cause de choses aussi banales que son poids et ses cheveux roux impossibles à coiffer. Cependant, Lucien ne s'attardait pas vraiment à l'opinion des autres et Samuel n'aurait pas changé son ami pour tout l'or du roi Arthur. Lui-même aurait pu flâner avec les sportifs et les joueurs de football, mais tout ça ne l'intéressait pas vraiment. Revivre les batailles légendaires et jouer les héros sauvant le monde était beaucoup plus amusant pour Samuel que de risquer une commotion cérébrale toutes les cinq minutes. Ça ne le rendait pas très populaire auprès des jeunes filles, mais il se disait qu'il aurait tout le temps voulu pour rectifier la situation, une fois à l'âge adulte.

— Regarde-moi ça! s'écria Lucien, tenant une cape noire avec une bordure dorée au bas. Je n’en ai jamais vu des comme ça. Elle est magnifique.

— Oui, mais je pense que je vais passer mon tour.

— Quoi? Tu te souviens qu'on a un G.N. en fin de semaine, oui? Ton personnage de voleur pourrait profiter d'un accessoire comme celui-ci.

— Non, il ne pourrait pas. Il se ferait repérer à cause de la bordure. Elle doit être complètement noire si je veux me servir de mon habileté de camouflage.

— Tu as raison, mais elle est quand même magnifique.

— Continuons à regarder d'accord? De toute façon, je vais probablement participer en tant que guerrier cette fois-ci.

Lucien et Samuel avaient récemment découvert un site de camping tout près, où se tenaient une fois par mois des jeux de rôle grandeur nature ou G.N. L'un des aspects les plus fascinants de l'activité était de dénicher la pièce d'équipement parfaite ou encore l'arme idéale pour son personnage. Les participants étaient habituellement assez connaisseurs dans l'histoire médiévale et chaque détail était scruté à la loupe, afin de s'assurer du plus haut degré de réalisme. Même les symboles sur une pièce d'armure étaient choisis avec attention pour représenter la période et le pays d'origine du personnage que l'on incarnait.

Samuel continua d'analyser la marchandise qui défilait devant ses yeux, inspectant soigneusement chaque objet et chaque couverture de livre. Il s'arrêta finalement dans la section des figurines. On y trouvait des répliques miniatures de chevaliers et de gobelins, en plus de statuettes de dragons, dont certaines pouvaient atteindre près de cinquante centimètres de haut. La plupart des pièces étaient grises ou blanches, prêtes à être peintes et décorées. Il décida qu'il en prendrait quelques-unes. Après un moment de réflexion, il choisit un ogre portant un gourdin en bois, un sorcier à la barbe incroyablement longue, un chevalier en armure et une paire de loups-démons. Il estima rapidement le total dans sa tête, de façon à ne pas dépenser une trop grosse part de son budget au même endroit.

— Sam! Qu'est que tu penses de ça! lança Lucien derrière lui.

Samuel se retourna et vit son ami qui tenait une arme si grande qu'il pouvait à peine se déplacer sans tout faire tomber autour de lui.

— Allons donc, Lucien! Ne sois pas ridicule. C'est une foutue arbalète.

Elle est tout simplement géniale. En fait, elle est faite de génialité. De la pure, coup de pied au cul, génialité.

— Même si c'est chouette tout ça, mon père ne voudra jamais que je garde un truc pareil chez moi. Et puis, combien ça coûte au juste?

Je n’en sais rien. Cinquante dollars je crois, ou quelque chose comme ça. Il faut que tu la prennes, Sam, tu n'as pas le choix.

— Je suis à peu près certain qu'elle ne fonctionne même pas, Lucien.

— Nom de Dieu, t'es tellement ringard. D'accord, je vais continuer de chercher, mais je pense que tu devrais prendre l'arbalète.

— Ça va, c'est noté. Par contre, préviens-moi savoir si tu vois un espadon ou une claymore. Il me faut toujours une épée pour ce week-end.

Samuel poursuivit son chemin le long du comptoir vitré, jusqu'à ce qu'il atteigne une autre section de la boutique, où l'on conservait les cartes à jouer et à collectionner. Il étudia les boîtes sans empressement, espérant y trouver une nouveauté intrigante qu'il pourrait essayer avec Lucien. Malheureusement, il n'y avait que du déjà-vu. Tout de même, il demanda au commis de lui passer quelques paquets d'un jeu de cartes appelé Sorcery, auquel il aimait bien s’adonner avec son ami.

Il s'attarda ensuite sur l’étalage vitré du comptoir, où le propriétaire du magasin conservait des accessoires de jeux, telles des cartes géographiques représentant des mondes imaginaires ou des dés à plusieurs faces et de toutes formes. Encore une fois, Samuel n'y vit rien de nouveau.

Il allait abandonner cette section de la boutique et se surprit même à considérer l'arbalète que Lucien portait toujours, lorsqu'un objet étrange attira son attention. Il se pencha au-dessus du comptoir afin de mieux y voir. L'objet en question avait une forme irrégulière, s'approchant de celle d'un cube, sans en être tout à fait un. On aurait dit un cube de forme irrégulière ou une sorte de bout d'os avec cinq ou six côtés inégaux, formant une drôle de pyramide. Samuel n'aurait su dire à l'instant même quelle était la nature de l'objet étrange, mais il vit ensuite un deuxième article, quelque peu différent, mais d’une forme similaire au premier.

Samuel pensa qu'il pouvait s'agir de répliques d'anciens dés à jouer.

Ils paraissaient être faits d'une matière imitant l'ivoire de façon étonnamment réaliste. Qui que soit le fabricant de ces dés, il avait apparemment développé une technique qui pouvait reproduire à la perfection le vieillissement d'objet, puisque les dés devant lui semblaient datés de temps antédiluviens.

Un peu plus loin dans le comptoir, Samuel aperçut une paire d'étranges dés noirs, conçus selon le même procédé, mais arborant une finition légèrement différente, ainsi que des égratignures et des marques distinctes. Ils avaient l'apparence aussi vieille que les premiers et semblaient également avoir été fabriqués à la main, de façon artisanale.

Par contre, il ne put s'empêcher de noter que malgré tout le travail que l'artisan avait mis à la conception de ces dés, il était étrange que celui-ci ait oublié d'y graver des numéros, laissant chacun des côtés vide de toute inscription. En y repensant, peut-être avait-on voulu laisser les dés dans cet état, afin que quiconque les achèterait puisse y ajouter ses propres symboles magiques ou runes divinatoires.

— Excusez-moi, demanda-t-il au jeune commis qui lisait une bande dessinée, tout juste de l'autre côté du comptoir. Combien sont ces dés?

L'employé leva paresseusement la tête, puis se rendit d'un pas lent devant Samuel. Sans aucun enthousiasme, il observa les dés. Mollement, le commis glissa la vitre et saisit les dés noirs du présentoir.

— Non, pas ceux-là, lui dit Samuel. Les blancs, là. Combien sont-ils?

Le commis observa Samuel et soupira fortement.

— Bob! C'est quoi le prix de ces dés?

— Comment veux-tu que je le sache? C'est ta section! cria en retour un autre commis.

Le premier se retourna vers Samuel, au moment même où Lucien les rejoignait, portant toujours l'arbalète faite de génialité.

— Ben, y a pas à en douter, ce sont des articles uniques, tu vois, continua le commis, essayant soudainement d'agir comme s’il était le conservateur d'un quelconque musée. Ils sont faits à la main et ils sont très rares. Normalement, on vend ce genre de truc une cinquantaine de dollars.

— Cinquante dollars! hurla Lucien. Pour une paire de dés? Tu te moques de nous!

— Écoute le gros, répondit le commis, ce sont des articles uniques. T'en trouveras pas des pareils nulle part ailleurs. Pense à ce que diront tes potes quand tu lanceras ces petites merveilles, lors de vos jeux de sous-sol.

— Il n'y a même pas de nombres dessus, contra Lucien.

— Justement, p'tit gars, c'est le plus beau. Tu peux y mettre ce que tu veux. Des chiffres, des lettres, des épées, la nana de tes rêves. N'importe quoi.

— Je ne sais pas Sam, je pense toujours que tu devrais prendre l'arbalète.

Samuel n'écoutait plus son ami, ni le commis d'ailleurs. Il tenait à présent les dés au creux de sa main, les observant avec attention. Ils devaient être des répliques, faits d'une sorte de résine à l'allure réaliste, mais il avait l'étrange sentiment qu'ils étaient authentiques. Il ne pouvait se l'expliquer, mais une petite voix au fond de sa tête lui enjoignait de tenir les dés dans ses mains et de ne plus jamais les lâcher.

— Alors, qu'est-ce que ce sera? demanda le commis. Il jeta hâtivement un regard en direction de sa bande dessinée.

— Tu as probablement raison, Lucien, répliqua Samuel, mais il y a un je-ne-sais-quoi à propos de ces dés. Je ne peux pas l'expliquer. On n'en reverra plus jamais des comme ça, je le sais. Imagine un instant ce que diront les autres, lorsqu'on les utilisera au G.N. de ce week-end. Ils ont l'air si authentiques et anciens. On pourrait même installer une table pour un jeu improvisé et faire un peu d'argent, si l’on est chanceux.

— D'accord, ça va, répondit Lucien, visiblement en désaccord avec la décision de son ami. Après tout, c'est ton anniversaire Sammy. Au moins, prends les noirs.

— Non, je vais prendre les blancs. Ils ressemblent encore plus à de vieux bouts d'os, datant du début du monde.

Dès qu'il fut à la maison, après que son père eut déposé Lucien chez lui, ce dernier parlant toujours de l'arbalète, Samuel remercia ses parents pour les cadeaux et le merveilleux anniversaire qu'ils lui avaient offerts. Il s'empressa ensuite de monter dans sa chambre pour le reste de la soirée, emportant avec lui le petit butin qu'il s'était procuré : quelques figurines, cinq bandes dessinées, un gobelet en plastique qui semblait fait à partir d'une corne et une paire de dés blancs de forme irrégulière.

Aussitôt la porte fermée derrière lui, Samuel ouvrit les emballages contenant les figurines miniatures et les disposa sur une petite table que son père avait faite pour lui, dans le coin de sa chambre. C'était une sorte de petit coin de travail, où il pouvait peindre les figurines sans tout salir. Ensuite, il plaça le gobelet de plastique sur la table de chevet. Pour terminer, il mit les dés ivoire près de son ordinateur, sur le bureau où il faisait normalement ses devoirs. Pendant un certain temps, il observa les petits cubes en forme d'os, songeant à divers symboles ou caractères anciens qu'il pourrait appliquer sur les surfaces blanches.

Il mit son ordinateur sous tension. Après quelques frappes sur le clavier, il trouva un site qui décrivait assez bien l'histoire du dé et ses différentes fonctions au cours des âges.

Apparemment, les dés les plus anciens connus à ce jour dateraient de plus de cinq mille ans. Les dés originaux étaient traditionnellement faits à partir de l'os astragale, prélevé dans la cheville d'animaux à sabots, comme des brebis. Quelques cliques de plus avec la souris lui confirmèrent que les répliques qu'il avait achetées plus tôt dans la soirée étaient particulièrement fidèles aux anciens dés. En fait, ils étaient pratiquement identiques.

Il poussa ses recherches un peu plus loin et découvrit que les habitants de la Mongolie utilisaient encore aujourd'hui ces dés en os, tandis que d'autres cultures employaient des artefacts semblables dans la célébration de leurs dieux. Samuel fut surpris qu'un objet aussi anodin puisse avoir une histoire aussi riche.

Après quelques minutes supplémentaires, il se souvint de ses nouvelles bandes dessinées. Il se leva, se déshabilla et se glissa rapidement sous les couvertures. Empilant les oreillers de façon à soutenir sa tête, Samuel prit le premier numéro et se lança immédiatement dans la lecture d'histoires mettant en vedette des monstres mythiques et des créatures légendaires. Vers les dix heures, il éteignit la lumière et s'endormit aussitôt.

S'il était demeuré éveillé quelques instants de plus, il aurait pu apercevoir les dés se mettre à luire, une lueur rouge les enveloppant et vibrant de façon régulière, à l'instar d'un battement de cœur. Graduellement, des symboles anciens apparurent sur chacune des faces des dés, des runes oubliées et gravées au fer rouge dans les os. On aurait dit que la lumière provenait de l'intérieur même des dés, émergeant par les différents symboles.

Lentement, les signes et caractères prirent vie, fusionnant les uns avec les autres et se transformant en des runes différentes. Les lignes se courbèrent et les cercles devinrent des triangles, alors que des points apparurent et que d'autres s'effacèrent. En quelques minutes, chaque symbole s'était transformé en un nouveau signe. Puis, la vibration de la lumière s'estompa et les symboles disparurent à nouveau. Quelques instants plus tard, les dés avaient repris leur apparence originale.


Chapitre 2




Le lendemain matin, le soleil fit tranquillement son apparition dans le ciel, recouvrant le paysage de magnifiques teintes rouges et orangées, comme un peintre qui insuffle amoureusement la vie à son œuvre. Au moment même où les premiers rayons caressaient le plancher de la chambre, le réveille-matin de Samuel afficha six heures quarante-cinq. L'instant suivant, le son du programme matinal emplissait la chambre.

Samuel ouvrit les paupières contre son gré, essayant de trouver son chemin à travers le brouillard qui divisait le monde des rêves et la réalité. Pendant quelques secondes, il eut l'impression de jongler avec les deux univers, pour finalement se résigner à demeurer dans celui qui était tangible, quoique monotone et souvent sans saveur.

Pendant un bref moment, il souhaita qu'un bon matin, il puisse choisir l'alternative.

Lentement, il s'extirpa du lit, emportant la moitié des draps de coton avec lui. Il observa la chambre autour de lui, se rappelant que c'était bien un jour de semaine et qu'il devait donc se rendre à l'école.

— Sammy, est-ce que tu es debout? demanda sa mère depuis le rez-de-chaussée.

— Oui, maman!

— D'accord. Je vais préparer le petit-déjeuner.

Samuel sauta ensuite dans la douche bien chaude, où il demeura un peu plus longtemps qu'à l'habitude, profitant de la tranquillité du moment. Pendant quelques minutes, il oublia les devoirs, les parents et l'école. Lorsqu'il eut terminé, il enfila un jeans et un t-shirt de son groupe préféré, Weezer.

Quelqu'un frappa à la porte de la salle de bain.

— Sam? dit son père. Tu vas être en retard pour l'école si tu ne te dépêches pas.

— Quelle heure est-il?

— Sept heures trente.

— Merde!

Samuel sortit en trombe de la salle de bain, renversant presque son père au passage, puis courut dans la chambre et fourra rapidement ses choses dans son sac : ses livres et les bandes dessinées qu'il avait déjà lues. Comme il allait quitter la chambre, les dés attirèrent son attention et il décida de les emporter avec lui. Il avait une classe d'art au programme de la journée et il pourrait en profiter pour les décorer, si le temps le permettait.

Samuel descendit les escaliers à toute vitesse, se rompant presque le cou. Dans la cuisine, sa mère lui avait déjà versé un jus d'orange, en plus d'avoir préparé quelques rôties avec de la confiture à la framboise. Il prit rapidement le jus et termina le reste de son déjeuner sans même prendre le temps de s'asseoir.

— Un de ces jours, lui dit sa mère, tu devras apprendre à te lever plus tôt.

— Je sais.

— N'oublie pas que ta sœur vient dîner à la maison ce soir!

— Mais j'avais des plans avec Lucien pour ce soir. On doit préparer nos costumes pour le G.N. de ce week-end.

— Tu peux les préparer une autre fois, jeune homme. C'est ton anniversaire et ta sœur a fait tout le voyage depuis Boston pour être ici.

— D'accord...

Il embrassa sa mère sur la joue et courut à l'extérieur, claquant la porte derrière lui. L'arrêt d'autobus se trouvait à une centaine de mètres de sa maison. Déjà, quelques élèves du voisinage y étaient présents, incluant Lucien. Un peu plus loin dans la rue, Samuel vit l'autobus jaune entamer le dernier virage et s’engager dans sa direction. Le jeune garçon s'imaginait prendre part à une sorte de duel entre lui et la bête jaune, afin de savoir lequel d'entre eux parviendrait à l'arrêt le premier. Son imagination fertile lui donna un surplus d'énergie et il parcourut rapidement la distance entre lui et son but, bousculant presque Lucien alors qu'il atteignit le trottoir, quelques secondes avant le véhicule.

— Tu sais mon gars, je t'aurais attendu, lui révéla le conducteur, tandis que Samuel grimpait dans le bus.

Ce dernier sourit au vieil homme et se rendit vers l'arrière, où il s'assit près de son ami.

— Tiens, dit-il à Lucien, en lui tendant quelques bandes dessinées. J'ai lu celles-là hier soir. J'ai pensé que tu aimerais peut-être y jeter un coup d'œil à ton tour.

— Merci. Elles en valent la peine?

Tu vas adorer celle intitulée Caïn, le mangeur d'ogre. Les autres ne sont pas mal non plus.

— Merci. Alors, est-ce que t'as dormi avec tes précieux dés sous l'oreiller?

— Ferme-la! Non, je n'ai pas dormi avec les dés.

— Je crois toujours que tu aurais dû prendre l'arbalète. Ce truc était complètement génial.

— Bon, ça va, arrête de me casser les oreilles avec ce truc. Si tu l'aimes tellement, cette arbalète, demande cinquante dollars à ton père et va te l'acheter toi-même. À propos, j'ai emporté les dés avec moi. Je pense qu'on pourrait essayer de travailler dessus durant le cours d'art de cet après-midi. Je me disais que tu pourrais m'aider à faire des symboles sur les facettes.

— Compte sur moi!

Le cours d'art était tout juste après l'heure du déjeuner et Samuel passa la majeure partie de la matinée à rêver de mondes anciens, les dés étranges occupant sans cesse son esprit. Ce qui était bien avec le cours d'art, c'était que le professeur, M. Sanchez, utilisait généralement la première partie de la classe pour enseigner la matière. Ensuite, il laissait le reste de la période aux étudiants, afin qu'ils travaillent sur des projets personnels. La nature du projet n'avait pas d'importance, pour autant qu'il s'agissait d'une forme d'art. C'était le moment que Samuel et Lucien avaient attendu toute la journée, afin de travailler sur les dés.

— On devrait commencer par peindre des symboles sur les différentes faces, suggéra Lucien. Je vais aller chercher des pots d'acrylique.

— Attends une seconde, Lucien. Je ne veux pas courir le risque de gâcher les dés. L'acrylique pourrait être un peu trop durable comme peinture. Je veux m'assurer qu'on pourra enlever ce qu'on va mettre sur les dés sans les endommager.

Sam, ce ne sont pas de véritables bouts d'os.

— Je sais. Je pense seulement qu'on devrait faire attention, c'est tout.

— D'accord. Je vais aller chercher la peinture à l'eau dans ce cas.

Quelques instants plus tard, Lucien était de retour avec des pinceaux et de la peinture. Samuel ouvrit le flacon renfermant un bleu royal et y trempa la pointe d'un pinceau. En faisant très attention, il prit l'un des dés. Il fit une petite pause, puis il déplaça le pinceau vers la droite, afin de former un trait horizontal qui serait le haut du symbole qu'il avait en tête.

Cependant, la peinture n'adhéra pas à la surface et s'écoula sur la table de travail.

— Mais qu'est-ce que..., souffla Lucien.

La peinture à base d'eau avait complètement glissé de la paroi du dé, sans teindre la moindre particule de la surface. Samuel trempa une nouvelle fois le pinceau dans le flacon et traça un nouveau trait. Encore une fois, la peinture glissa le long de la surface du dé et sur la table. Pas une goutte ne demeura sur l'étrange objet.

— Peut-être que ce côté-ci est trop poli ou trop lisse pour que la peinture adhère, observa Samuel.

— Tu crois?

Samuel tourna le dé pour retenter l'expérience, mais le même résultat se produisit : la peinture glissa le long du dé.

— Tu veux que j'aille chercher l'acrylique maintenant? demanda Lucien.

— Oui, essayons. La peinture à l'eau est probablement trop liquide pour que ça fonctionne.

Avant que son ami puisse changer d'idée, Lucien était de retour avec quelques pots d'acrylique. Samuel appuya le pinceau sur la surface ivoire du dé, mais aucune trace n'était visible après coup. Encore une fois, la peinture glissa rapidement le long du dé.

— De la peinture à l'huile! s'exclama Lucien.

— Attends une minute. Ce truc est impossible à nettoyer. Je ne veux pas risquer d'endommager les dés.

— Sam, si l'acrylique n'arrive pas à adhérer à la surface du dé, la peinture à l'huile devrait être facile à nettoyer. En supposant qu'elle réussisse à rester sur la surface.

Samuel regarda dans les yeux de son ami et sut qu'il ne réussirait pas à le faire changer d'idée.

— D'accord, ça vaut le coup d'essayer. Ils ont seulement coûté cinquante dollars après tout!

— Là, tu parles!

Pour la troisième fois, Lucien se rendit aux étagères qui contenaient les différentes fournitures d'art. Il revint avec un seul flacon de peinture à l'huile verte.

— Le tout pour le tout, soupira Samuel.

Il répéta l'expérience, mais encore une fois, la peinture coula de la surface. Le dé demeura sans la moindre goutte de peinture verte sur sa paroi ivoire et rugueuse.

Samuel reprit le pinceau et tenta une dernière fois de tracer une ligne sur un des côtés, cette fois-ci appuyant davantage sur le pinceau afin de produire un trait plus large. Cette fois-ci par contre, il remarqua quelque chose d'étrange. Une nouvelle tentative confirma ce qu'il avait cru voir.

— Lucien, regarde ça.

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Chaque fois que j'essaie de tracer une ligne, la peinture glisse immédiatement de la surface.

— Oui, ça je le sais.

Oui, mais regarde la manière dont elle se déplace.

Lucien s'approcha plus près, tandis que Samuel fit un autre trait, appliquant autant de peinture que pouvait contenir son pinceau. Comme à l'habitude, la peinture glissa rapidement hors de la surface, mais le liquide suivait un parcours étrange vers la bordure du dé, plutôt que de couler de façon régulière.

— Tu as vu ça? dit Samuel. On dirait qu'un champ de force repousse le liquide et l’oblige à couler autour.

— Qu'est-ce que tu crois que c'est?

— Je ne sais pas, répondit Samuel. Je n'ai jamais rien vu de semblable.

— On aurait besoin d'avoir un flot de liquide plus constant, suggéra Lucien.

— Et si on le plongeait dans un pot de vitre remplie de peinture?

— On ne verra plus le dé par contre, le liquide va le dissimuler.

— Tu as raison. Essayons avec de l'eau à laquelle on mélangera quelques gouttes de peinture, seulement pour la teinter.

— Ça pourrait fonctionner.

Lucien attrapa un flacon de verre qu'il remplit d'eau. Il le passa ensuite à Samuel, qui y ajouta quelques gouttes de peinture à l'huile verte, juste assez pour que le liquide soit coloré. Ensuite, Samuel laissa tomber un des dés dans le flacon.

L'objet coula immédiatement au fond, un peu trop vite pour objet de son poids.

— Nom de Dieu, t'as vu ça? souffla Lucien.

Des symboles étranges étaient maintenant visibles sur les faces du dé. Comme protégées par une force magique inconnue, des runes mystiques semblaient repousser l'eau totalement, demeurant parfaitement au sec, malgré le liquide qui entourait le dé.

Chaque caractère était différent. Le premier, directement en face de Samuel, était une étoile à six branches, dont celles du dessus et du dessous étaient plus longues que les autres. Sur le dessus du dé, on pouvait apercevoir un symbole ressemblant à une plume d'oiseau. Sur un troisième côté se trouvait le chiffre romain VI. Samuel retourna lentement le flacon, révélant les autres côtés du dé. Le premier avait une forme semblable à la lettre X, avec des traits perpendiculaires au bout de chacune des branches. Le deuxième ressemblait à la lettre K, mais d'une façon plus courbée, avec un point sur la gauche. Finalement, Samuel éleva le flacon de verre, afin de voir sous le dé. Là, il vit un symbole en forme de W, avec deux traits sur chaque côté.

— Qu'est-ce que tu crois que c'est? demanda-t-il à Lucien, qui semblait au bord de l'évanouissement pour cause d'excitation excessive.

— J'en sais rien, mais peu importe ce que sont ces symboles, ils sont vieux.

— Tu crois toujours que j'aurais dû acheter l'arbalète?

— Tu te fous de moi? Ces dés sont incroyables.

Les deux garçons demeurèrent immobiles, observant l'objet mystérieux au fond du flacon, espérant apercevoir un signe qui leur fournirait la clé de l'énigme. C'est alors qu'une ombre apparut au-dessus de la table, brisant le charme qu'exerçait le dé sur leurs jeunes esprits.

— Qu'est-ce que vous faites, les filles?

Samuel leva les yeux pour voir trois étudiants, le plus imposant d'entre eux se tenant devant ses deux disciples.

— Ça ne te regarde pas, Danny, répliqua Samuel.

Danny était la terreur de l'école. Il était constamment accompagné de quelques rapaces, ceux-ci espérant pouvoir lancer leur part d'injures, sans pour autant se mettre directement à risque de représailles. Samuel aurait facilement pu faire face à des garçons de son âge, mais Danny était plus vieux que lui. Danny était dans la même classe qu'eux, car il avait déjà raté une année entière, le forçant à reprendre tous ses cours.

— Qu'est-ce que tu m'as dit, face de rat? répliqua Danny à Samuel.

— Il a dit que ce n’était pas de tes oignons, lui répondit Lucien.

Danny se retourna vers Lucien, ses yeux dirigeant toute sa haine vers celui-ci.

— Sammy, tu devrais mettre une laisse sur ta copine ou elle pourrait se faire mal.

— Et si tu nous laissais plutôt tranquilles. Va donc ennuyer quelqu'un d'autre, dit Samuel, tandis qu'il récupérait le dé dans la jarre d'eau verte.

— Non. Ennuyer deux fillettes comme vous me va très bien. Qu'est-ce que tu caches là? Une sorte d'arme magique du Royaume des Connards?

— En fait, c'est..., commença Lucien.

— Ce n'est rien du tout, interrompit Samuel. Va donc au diable et laisse-nous tranquilles.

Danny regarda Samuel droit dans les yeux et le plus jeune des garçons pouvait percevoir toute la colère et le mépris que la terreur avait envers lui. Il ne savait pas vraiment pourquoi Danny le détestait à ce point. Probablement parce qu'il avait le courage de se dresser devant lui pour se défendre et aussi pour protéger Lucien. C'était ça l'ennui avec les brutes comme Danny : il faut se tenir droit devant eux et résister à leurs menaces, mais ce faisant, on nourrit leur haine envers vous. Malgré tout, Samuel pensait qu'il était dans son intérêt de faire face aux gens tels que Danny et ne pas se laisser faire.

Malheureusement, cela voulait aussi dire que parfois, il fallait se salir les mains. Danny se dirigeait maintenant vers Samuel, d'un pas lent et inquiétant. Ses deux acolytes le suivaient de quelques pas, mais faisaient bien attention de demeurer hors de danger.

— Ça va être ta fête maintenant, connard, dit le premier d'entre eux.

— Ouais, connard! lança le second.

Les mains de Danny étaient à présent des poings si serrés que ses jointures viraient au blanc, alors que sa bouche était déformée par la rage. Il s'arrêta à quelques pas de Lucien et l'observa quelques instants. Samuel ne pouvait qu'être admiratif de l'attitude de son ami, ce dernier n'ayant pratiquement pas reculé et semblait prêt à endurer quoi que ce soit que la brute devant lui avait l'intention de lui faire subir.

Heureusement pour Samuel et son ami, la cloche annonçant la fin du cours retentit à ce moment même.

— S'il vous plait, n'oubliez pas de nettoyer votre station de travail avant de partir, plaida le professeur Sanchez, sa voix à peine audible dans l'agitation. Et n'oubliez pas votre assiette de céramique pour le prochain cours!

Danny fixa Samuel.

— Je te verrai plus tard, face de rat.

— Tu sais où me trouver.

Alors que le reste de la classe courait à l'extérieur de la salle de cours, Danny et ses deux guignols suivirent la foule, laissant les deux garçons à leur table.

— Cette fois-ci, je croyais bien que ça y était, souffla Lucien. Pendant un moment, j'ai bien cru qu'il allait m'en balancer un dans la figure.

— Moi aussi, répondit Samuel.

— Un de ces jours, j'aimerais bien que quelqu'un lui foute une de ces baffes et lui botte le cul jusqu'à la lune.

Samuel rangea les dés dans son sac, ainsi que son matériel d'art qu'il avait emporté avec lui.

— Je suis sûr qu'il irait pleurnicher à sa mère, ajouta-t-il.

— Ouais! J'aimerais bien voir ça!


La dernière classe de la journée était l'algèbre. Après la cloche finale, Samuel rejoignit Lucien à son casier et les deux garçons remplirent rapidement leurs sacs avec les travaux à faire pour le lendemain. Alors qu'ils traversaient tranquillement le stationnement, deux mains frappèrent soudainement Samuel entre les épaules, le projetant brusquement au sol. De petits éclats de cailloux écorchèrent les paumes de ses mains, tandis qu'il entendit son jeans se déchirer.

Samuel se retourna rapidement, levant les yeux pour apercevoir Danny qui reculait le bras pour prendre un élan, suivi d'un coup de poing qui frappa Lucien directement sur le nez. Derrière la brute de l'école, ses deux camarades riaient exagérément. Samuel laissa son sac glisser le long de son épaule droite et se redressa sur les pieds, se retournant vers Danny.

La brute avait déjà frappé Lucien une nouvelle fois dans l'estomac et s'apprêtait à le cogner une troisième fois.

— Laisse-le tranquille, Danny, ordonna Samuel.

— Je vais être avec toi dans une minute, cul de vers, répliqua la brute, sans même lancer un regard vers Samuel.

— Ouais, reste par terre, cul de vers, lança l'une des deux baudruches derrière, comme le ferait un écho fidèle.

— Ouais! ajouta l'autre.

Avant que Samuel puisse réagir, Danny frappa Lucien une autre fois de toutes ses forces, envoyant le pauvre garçon au sol, où il recouvrit son nez d'une main, tout en essayant de retrouver son souffle. Avant que le dur à cuir puisse envoyer un coup de pied dans les côtes de son ami, Samuel se jeta sur lui, le frappant avec son épaule droite dans le torse, ce qui fit reculer leur assaillant de quelques pas.

Les deux jeunes hommes se firent face un moment, l'un fixant l'autre droit dans les yeux.

— T'es mort, Sam, murmura la terreur.

— Tu ne me fais pas peur, Danny. Tu es simplement un petit con qui s'est fait larguer par ses copains parce que t'étais trop stupide pour réussir ton année comme eux.

Samuel faisait plus d'un mètre et demi et déjà soixante kilos, un peu plus que la moyenne des garçons de son âge. Danny, par contre, atteignait presque les deux mètres, avec de larges épaules. La foule de curieux prenait rapidement de l'ampleur autour d'eux.

— Je vais te casser ta sale petite gueule de merdeux, menaça Danny.

— Dans cinq ans, Lucien et moi on va être au collège, pourchassant les filles et préparant notre avenir alors que toi, tu seras encore prisonnier de cette école-ci, avec les enfants.

— Pas une fille ne voudra de cette carotte engraissée par terre.

Danny pointa en direction de Lucien, qui se tortillait toujours au sol.

— Et je vais m'assurer qu'elles ne voudront pas de toi non plus, connard, continua Danny en s'adressant à Samuel. Je vais te refaire ton portrait, tu vas voir.

— Elles nous préfèreront quand même à un perdant comme toi qui essaie encore d'apprendre à écrire « trou-du-cul ».

Cette dernière remarque sur le manque de capacité intellectuelle de la brute fut suffisante pour le projeter dans une rage incontrôlable. Samuel eut à peine le temps de remarquer les paupières de Danny se plisser avant de plonger sur sa droite, évitant un crochet qui l'aurait sûrement envoyé dans les pommes. Sans perdre une seconde, Samuel répliqua avec un coup dans les côtes maintenant exposées de Danny. La douleur ressentie dans son poing était au moins équivalente à celle que la brute dut éprouver dans son flanc.

Danny perdit le souffle pendant un instant et Samuel, se tenant maintenant derrière son ennemi, se retint avec peine de le frapper dans le dos. Il se contenta plutôt de lever sa garde et d'attendre la prochaine attaque de Danny.

Lorsque Danny eut repris ses esprits et son souffle, il essaya de surprendre son adversaire avec un direct en se retournant. Malheureusement pour lui, il dut jeter un coup d'œil derrière pour repérer sa cible, laissant voir ses intentions. Samuel glissa aisément sur sa gauche pour éviter le coup. De cette nouvelle position, il aurait pu frapper Danny à la tête et porter un coup douloureux, mais décida encore une fois de se retenir, se contentant de maintenir sa garde.

Danny par contre n'était pas près de laisser cette vermine lui échapper indéfiniment. Il était peut-être lent, mais il avait beaucoup plus d'expérience au combat que Samuel. Lorsqu'on est une terreur professionnelle, on développe certains réflexes qui peuvent s'avérer utiles dans des situations comme celle-ci.

Sans aucun avertissement, il envoya son coude vers l'arrière de toutes ses forces, atteignant Samuel directement dans l'estomac, avant que ce dernier ait le temps d'abaisser sa garde. Le coup poussa l'air hors des poumons du garçon et fit monter un goût de bile dans sa bouche. Samuel tomba prestement sur les genoux, n'ayant plus la force de se tenir sur pieds.

Avant qu'il ne puisse se ressaisir, il sentit Danny lui attraper les cheveux et lui tirer la tête vers l'arrière. Il devina que Danny s'apprêtait à lui balancer son genou à la figure.

Il se prépara à l'impact, cherchant toujours à reprendre son souffle.

— Danny! M. Seymour arrive! lança l'une des deux racailles qui suivaient la brute.

À la mention du directeur d'école, la foule se dispersa rapidement.

Samuel sentit Danny lui tirer violemment la tête vers l'arrière.

— Si j'étais toi, je changerais d'école et j'éviterais de revenir dans les parages, lui dit-il avant de lâcher sa proie et de s'enfuir à son tour.

Samuel s'assit, toussant et haletant. Une main lui prit l'épaule.

— Allez Sammy, dit Lucien, partons d'ici avant que M. Seymour n'arrive et nous trouve par terre.

Samuel se releva avec peine, mais avec l'aide de son ami, il put récupérer son sac et se rendre à l'autobus avant de se faire attraper par le directeur. Il ne voulait surtout pas se retrouver dans le pétrin après que ses parents l'eurent félicité la veille pour ses bons résultats scolaires.

Quelques minutes plus tard, le bus rempli d'étudiants prenait le départ vers la maison.

— Merci de m'avoir aidé contre cet imbécile, dit Lucien.

— Y a pas de quoi.

— Tu viens toujours à la maison ce soir?

— Je voudrais bien, mais je ne peux pas. Ma sœur arrive de Boston et je dois passer la soirée avec elle et mes parents.

— Quoi? T'es pas sérieux?

— Je suis désolé.

Je t'en supplie, plaida Lucien, tu ne peux pas me faire ça! On était censé explorer le dernier niveau du Repère du Roi des Dragons. On est si près de trouver Excalibur!

— Je sais, mais je ne peux pas. Mes parents m'en voudraient jusqu'à la fin de mes jours si je ne me présente pas pour le souper ce soir.

— Bah! Lorsque l'on trouvera le roi Arthur, je vais m'assurer de lui mentionner que c'est moi seul, Krisklef du clan Gataroc, qui ai déniché son épée.

— Oui d'accord, tu lui diras.

Samuel adorait les jeux de rôles, mais parfois, il ne pouvait s'empêcher de penser que Lucien prenait les choses un peu trop au sérieux. Et puis de toute façon, le roi Arthur se débrouillait probablement très bien sans leur aide.

— J'allais oublier, ajouta Lucien, cherchant dans son sac. J'ai assemblé un petit cahier pour le G.N. de ce week-end.

Il tendit à Samuel un document imprimé, relié par un boudin de plastique noir. Le dossier comportait une vingtaine de pages avec une couverture en couleur, représentant un dragon rouge sur quatre pattes, accompagné du drapeau de l'Angleterre.

— J'ai reçu un courriel des organisateurs il y a deux jours, continua Lucien. On nous a mis du côté des Anglais, dans une bataille légendaire qui se déroule près de Londres, contre des hordes de barbares. J'ai fait quelques recherches sur le web et tout est dans le dossier : le contexte, l'histoire, le vocabulaire de l'époque et d'autres détails qui vont nous être utiles pour bien jouer notre personnage.

Vraiment, Lucien prenait le jeu de rôle beaucoup plus au sérieux que Samuel. Malgré tout, il se devait d'admettre que c'était en partie cet enthousiasme qui rendait leur amitié si plaisante pour Samuel. Il y avait quelque chose d'humoristique, mais aussi d'irrésistible à voir son ami s'investir de cette façon dans une activité qui le fascinait.

— C'est très... impressionnant, dit Samuel. Je vais y jeter un coup d'œil plus tard.

— Assure-toi simplement d'avoir un dragon rouge quelque part sur ton équipement, car c'est notre emblème. Je vais demander aux organisateurs de m'envoyer l'adresse courriel des autres membres de notre équipe, afin que je puisse leur faire parvenir le document aussi. Ça va être un événement du tonnerre, Samuel, je le sens!

Quelques instants plus tard, alors qu'il se dirigeait vers la maison depuis l'arrêt d'autobus, Samuel essaya de trouver une explication plausible pour les égratignures que sa mère ne manquerait sûrement pas d'apercevoir. Il avait eu de la chance de ne pas avoir un œil tuméfié ou encore une blessure plus importante, mais il devrait sans doute expliquer les trous dans son jeans et le sang séché sur ses mains.

La maison de Samuel était au bout de la rue. Il nota immédiatement la Prius de sa sœur, stationnée devant le domicile, tout juste à côté de la berline de sa mère. Il traversa rapidement le gazon devant la maison et ouvrit la porte d’entrée sans perdre de temps.

— Je suis rentré! annonça-t-il sans attendre.

Personne ne répondit.

Profitant de l'absence de sa mère, il fila à l'étage pour enfiler un nouveau jeans et se laver les mains. Quelques minutes plus tard, il était de retour dans la cuisine. Il prit le lait dans le réfrigérateur, se versa un verre et se servit ensuite quelques biscuits au chocolat, qu'il prit dans le pot tout près. Il traversa ensuite la salle à manger pour sortir sur la véranda, où il trouva sa mère et sa sœur en pleine discussion, autour d'une sangria faite maison.

— Te voilà enfin, dit Shantel, se levant pour embrasser son frère. Viens ici et donne une grosse bise à ta sœur préférée.

Samuel eut à peine le temps d'ouvrir les bras et d'écarter le verre de lait et les biscuits, avant que Shantel se jette sur lui pour l'enlacer.

— On dirait bien qu'à chaque fois que je te vois Sammy, tu grandis davantage et prends du volume!

— On pourrait dire la même chose de toi, répondit Samuel.

— Oh, mais ce n'est pas très gentil ça, petit frère.

En effet, ça ne l'était pas. Shantel était une jeune femme très attirante et chaque personne présente sur la véranda le savait très bien. Samuel se joignit aux dames pour discuter quelque temps de l'école et d'autres sujets divers, tandis que Shantel leur parla de sa vie sur le campus à Boston, incluant quelques histoires qui firent rougir sa mère.

Une heure plus tard, le père de Samuel rentra du travail et tout le monde s'installa à table pour un autre dîner d'anniversaire.

— Alors, as-tu toujours la tête dans tes jeux d'aventure, à combattre des monstres imaginaires avec Lucien? interrogea Shantel, après qu'ils eurent terminé les restes du gâteau de la soirée précédente.

— Oui. Nous avons d'ailleurs un événement costumé de grandeur nature, prévu pour ce week-end.

— Ce n’est pas vrai! Dis-moi qu'il y a des filles à ce genre de truc.

— Bien sûr qu'il y en a.

— Ouf. Au moins, tu n'es pas si à l'écart du parcours normal d'un garçon de ton âge.

— Shantel! s'exclama le père de celle-ci.

— Allons papa, il est presque un homme maintenant. De toute façon, j'ai un présent pour toi Sammy, pour ton anniversaire.

Elle lui passa une boîte enrobée d'un papier d'emballage argenté, avec un chou blanc sur le dessus. Samuel le déballa rapidement.

— Bonne fête, petit frère, dit Shantel.

La boîte contenait un magnifique chandail noir de style médiéval, avec un petit cordon à l'avant pour fermer le col, ainsi qu'un pantalon de cuir brun. Les deux articles paraissaient authentiques et plutôt dispendieux.

— Merci, Shantel, s'exclama Samuel. Mais tu n'aurais pas dû dépenser tout cet argent, vraiment.

— Ne sois pas ridicule. Au moins avec ces vêtements, je sais que les filles vont te regarder sans pouffer de rire à cet événement costumé. Allez, va les essayer!

Quelques instants plus tard, Samuel réapparut dans la cuisine, arborant les nouveaux vêtements à l'allure médiévale.

— Très séduisant! proclama Shantel. Très... Jim Morrison. Les filles vont adorer!

— Shantel, s'il te plait, plaida son père. Fiche-lui la paix avec les filles à la fin.

— Ça va, Papa, se défendit Samuel. J'adore le chandail et le pantalon, merci encore, Shantel. Est-ce que je peux monter à ma chambre, maman? Je dois faire mes devoirs au plus tôt, si je veux me coucher avant onze heures ce soir.

— Bien sûr mon trésor, mais n'oublie pas de revenir nous dire bonne nuit avant de te mettre au lit.

— Bien entendu.

Samuel gravit à toute vitesse l'escalier qui menait à sa chambre et ferma la porte derrière lui. Par mesure de sécurité, il verrouilla la porte. Évidemment, ses devoirs n'étaient pas la raison derrière son empressement à s'esquiver ainsi dans l'intimité de sa chambre. Dès l'instant où il avait mis les pieds dans la maison, tout ce qui occupait son esprit était les dés étranges et les symboles mystérieux qui se dissimulaient sur chacune des faces.

Il ouvrit son sac et s'installa à la petite table où il avait disposé les figurines, la soirée précédente. Il disposa les dés blancs sur le banc de travail et s'appuya sur ses coudes, contemplant les artefacts bizarres.

— À quoi pouvez-vous bien servir? murmura-t-il.

Samuel ramassa à nouveau les dés et les agita doucement. Peut-être étaient-ils d'anciennes reliques de Babylone. Peut-être s'agissait-il d'objets perdus depuis toujours, utilisés dans la divination de dieux oubliés. Ou encore, étaient-ils en présence d'instruments utilisés dans l'élaboration de la destinée. Il jeta les dés sur la table de travail devant lui.

Les dés roulèrent encore et encore, ricochant sur la surface de bois et projetant des étincelles multicolores dans toutes les directions. Finalement, après ce qui sembla une minute complète, ils s'arrêtèrent tout près l'un de l'autre. Immédiatement, une petite lueur rougeâtre apparut et enroba les artefacts étranges, s'intensifiant doucement à chaque battement de cœur de Samuel.

Le garçon avait peine à en croire ses yeux. Les dés étaient maintenant enveloppés d'une lumière rouge éclatante, gagnant toujours en intensité, se propageant à présent à tout le banc de travail. En quelques secondes à peine, la table se retrouva recouverte de cette étrange énergie qui semblait émaner de l'intérieur des dés eux-mêmes.

Lorsque le halo lumineux était tout près de toucher les doigts de Samuel, il se redressa abruptement, renversant sa chaise. Reculant d'un pas, il suivit la lueur rouge des yeux, alors qu'elle se déversait maintenant en dehors de la table et sur le plancher de bois. Au-dessus de la station de travail, la lueur se propageait également sur les murs, couvrant bientôt le coin entier de la chambre et même une partie du plafond.

Tout à coup, sur chacune des facettes des dés, des runes antiques apparurent, se gravant elles-mêmes dans la surface ivoire. Samuel craignait la suite, mais il était également émerveillé par ce qui se déroulait sous ses yeux. Des petites flammes coururent le long des côtés de chacun des dés, révélant toujours plus de symboles, brûlant les caractères sur les surfaces ivoire.

Ignorant la voix de la raison, prudemment et lentement, il leva une main pour saisir un dé. Toutefois, avant qu'il ne puisse l'atteindre, les symboles sur les objets étranges s'illuminèrent intensément, l'aveuglant temporairement.

Titubant vers l'arrière, Samuel tenta de se protéger le visage contre la lumière intense. Lorsqu'il fut en mesure de voir à nouveau, ce dont il fut témoin était impossible à décrire. Les runes recouvrant les dés brûlaient maintenant avec une intensité désarmante et la lumière rouge, telle une peinture d'énergie liquide, tapissait à présent la chambre entière, battant à l'unisson avec le cœur du garçon.

Samuel en eut assez. À présent, la panique s'emparait rapidement de son esprit, saisissant le contrôle de ses muscles et de sa volonté. Désireux de sortir de la chambre, il se lança sur la porte, mais avant d'atteindre la poignée, la pièce autour de lui se mis à tourner sur elle-même, doucement au début, mais gagnant rapidement de la vitesse. En un instant, les meubles, murs et livres fusionnèrent pour former un maelström de couleurs et de formes, avec Samuel au centre de cet ouragan magique.

Il voulut hurler, mais d'autres bruits camouflèrent sa voix. Tandis que la chambre tournait de plus en plus rapidement, il entendit des voix d'hommes qui criaient confusément, en plus du son d'épées qui s'entrechoquent et de flèches volant autour de lui.

Chaque forme était maintenant indiscernable, les couleurs mixées entre elles pour créer un kaléidoscope surréel. Les bruits de batailles et les voix des soldats augmentèrent de volume, encore et encore, jusqu'à devenir assourdissants aux oreilles du jeune homme. L'odeur de sa chambre avait été remplacée par des fragrances d'herbe et de feuilles humides.

Avant qu'il ne puisse se demander s'il était dans un rêve, tout devint subitement noir et Samuel perdit connaissance.

La pièce reprit son apparence usuelle en une seconde, chaque objet retrouvant la place qui lui était familière. Le gobelet de plastique, le sac à dos et les figurines, comme tout le reste, étaient parfaitement normaux et bien rangés.

Tout, à l'exception d'une paire de dés qui avait disparu.

Ainsi que Samuel.


Chapitre 3




— Que le diable emporte ces traîtres de rats!

Le roi Vortigern, souverain autoproclamé du royaume de la Bretagne, était furieux. La chevauchée au sein de la campagne, en tête de son armée, n'avait qu'aggravé la colère du souverain. Il avait espéré que l'air frais apaiserait son esprit tourmenté, mais le voyage lui avait plutôt fourni du temps pour réfléchir aux décisions qu'il avait prises et aux erreurs qu'il avait commises. Au bout du compte, l'esprit de Vortigern luttait toujours pour retrouver son calme, même après que le soleil eut terminé son parcours quotidien et que des feux éclairaient le camp de ses hommes

— Mon roi, il est bien connu qu'on ne peut pas faire confiance aux Saxons. Vous deviez savoir que tôt ou tard, ces barbares nous trahiraient. Leur parole est comme de la merde de sanglier : puante et sans valeur aucune.

L'homme qui venait de prononcer ces paroles était un conseiller du roi, prenant place sur un fauteuil auprès de ses confrères, au sein de la tente royale, alors que le souverain faisait les cent pas entre eux. Vortigern ne se rappelait pas avoir invité ces gens dans sa tente, mais c'était une tradition pour le conseil de se réunir à la fin de chaque journée, afin de discuter de stratégies et de planifier la suite des événements. Pour l'instant, ils se contentaient de s'empiffrer sur un banquet somptueux, alors que l'armée à l'extérieur souffrait de malnutrition et que leur peuple était affamé sous la semelle de barbares. Toutefois, les Bretons étaient en fuite devant un ennemi terrible et leurs sages conseils trouvaient d'ordinaire une oreille attentive auprès du roi.

— Nous t'avions prévenu, poursuivit le conseiller, avant de choisir une pomme dans un panier de fruits.

La dernière remarque exaspéra Vortigern au plus haut point. Il se retourna vers le conseiller négligent. Le roi s'avança de quelques pas, dégaina une large épée qu'il portait à sa taille et avant que quiconque puisse réagir, il plongea la lame dans la poitrine de l'homme. Le coup fut porté avec tant de force que la pointe de la lame traversa le dossier en bois de la chaise. Avec un coup de pied rapide sur le corps du pauvre homme, le roi l'envoya sur le dos, avec l'épée toujours plantée dans son cœur, pointant vers les étoiles.

— Quelqu'un d'autre désire faire état de ce qui est une évidence? demanda Vortigern.

Personne n'osa remuer le moindre muscle.

— Vous pouvez disposer. Hors de ma vue et que ça saute. Sauf toi, Morghan. Reste un peu.

Les conseillers et autres stratèges qui se prélassaient dans la tente du roi se levèrent promptement et quittèrent l'abri royal en toute hâte. En quelques minutes, l'immense tente fut vide et plongée dans le silence, à l'exception du roi et de son conseiller aîné, celui en qui il avait le plus confiance.

Morghan s’était tenu aux côtés de Vortigern longtemps avant que celui-ci ne se déclare lui-même roi de Bretagne. Il y avait de cela plusieurs années, le conseiller avait été un guerrier redoutable, capable de vaincre les ennemis les plus coriaces, utilisant sa force naturelle, mais également ses réflexes rapides et surtout, sa sagesse. Il avait rapidement acquis la réputation d'un homme qu'il valait mieux écouter et s'abstenir de confronter. Aujourd'hui, il était un vieil homme, ayant troqué son armure lourde pour une tunique de coton, mais ses yeux laissaient toujours entrevoir le puissant guerrier qui sommeillait au fond de ce corps meurtri. Si le besoin s'en faisait ressentir, tout un chacun escomptait que Morghan serait en mesure de démontrer les mêmes habiletés qui l'avaient rendu célèbre, quelque quarante ans plus tôt.


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